mercredi 3 octobre 2007

Cette guerre qu’on aime tant faire...

Article rédigé par
Mohamed-Salah Zeliche
Paru sur AgoraVox le 03 oct. 2007

« Vous avez dit "guerre", monsieur Kouchner, vous n’avez pas tort... »1. Tel est le titre d’un article paru le 24/09/07 dans la rubrique "Opinion’" du Figaro version électronique. A. Glucksman qui en est l’auteur s’étonne qu’un mot du chef de la diplomatie française suffise pour que « les encriers se mettent en ébullition » et que des chancelleries d’Europe occidentale s’appliquent à publier « leur désapprobation d’une façon fort peu diplomatique ». Il compte par là dédouaner le french doctor. Or, pour y arriver, il doit rappeler au monde l’exceptionnelle clairvoyance de celui-ci. Bref, démontrer - fût-ce au prix d’une grille déformante - que cette guerre est à faire.

A le lire donc, on n’avait qu’à prendre au sérieux « la crainte » de Bernard Kouchner - d’autant plus qu’elle découle d’une opinion longuement échafaudée sur la guerre. Crainte qui, soit dit en passant, est aussi la sienne propre. Tout comme celui-ci d’ailleurs, il cite les propos de Nicolas Sarkozy qui, neuf mois avant son accession à la présidence, lui confie, alors qu’il l’interviewe, dans quelle mesure la crise iranienne était « la crise internationale la plus grave actuellement ». Cela, dit-il - comme pour les prendre à témoin -, en présence de Yasmina Reza et de Pascal Bruckner. Il faut dire qu’à cette époque le futur locataire de l’Elysée comblait tous les fantasmes, de paix comme de guerre : l’essentiel étant qu’il donne corps lui-même à ses fantasmes électoraux. Tant et si bien qu’aujourd’hui certaines de ses opinions confinent à des promesses qu’il lui faudra ignorer ou honorer.

Glucksmann, tout en voulant croire encore que Nicolas Sarkozy n’a pas changé d’avis, rappelle que celui-ci avait lui-même prôné la « fermeté » devant les ambassadeurs de France réunis au mois d’août dernier à l’Elysée. En fait, il donne plutôt tout l’air de remarquer le "tort’" de Nicolas Sarkozy qui a désavoué si vite le catastrophisme de son ministre aux Affaires étrangères et qui est revenu sur ce qui aurait tenu lieu de promesse. C’est finalement attendre aujourd’hui du chef de l’Etat un appui indéfectible et compter sans les soins méticuleux qu’il apporte à son image.

Les déclarations de B. Kouchner ne sauraient que désavantager N. Sarkozy, devant l’opinion française et devant l’opinion mondiale. Le fait est que la question atteint tout à coup des proportions effrayantes alors qu’il n’est qu’au début de son mandat. Plutôt que de se laisser embarquer comme malgré lui, il se démarque de son ministre - toutefois sur la forme, non sur le fond. Un peu moins d’empressement et un peu plus de tact auraient mieux valu que l’alarme stridente qui a fait sursauter tout le monde. En tout cas, en empêchant de parler de guerre et en insistant de ne parler que de dialogue, N. Sarkozy inflige déjà à certains de ses amis ce qui s’apparente à un sérieux revers.

Y a-t-il vraiment lieu de se prévaloir de cette « fermeté » ? Glucksmann pense que oui : le moment est fort bien « calculé » et B. Kouchner n’avait qu’à jeter son « pavé dans la mare des non-dits ». A croire que le « nouveau philosophe » pense être le seul à pouvoir parler et comprendre un langage dénué « d’hypocrisie », d’avoir seul le courage d’appeler un chat un chat. Certaines expressions de nos jours, on en conviendrait, comme celle-ci, ont retrouvé une jeunesse expansive : grâce à elles, des plumes se joignent aux voix de certains politiques qui espèrent tronquer la bonne conscience de ses scrupules les plus justifiés. Les linguistes, les chercheurs en analyse du discours et en sociocritique en savent un peu plus sur ces arbres qui entendent couvrir la forêt. En tant qu’ « avant-garde » et bichonnés des médias, côté nouveaux philosophes, l’on est toujours frais et dispos pour venir décréter ce qui est sensé et ce qui ne l’est pas - comme, ailleurs, d’autres déclament leurs fatwas.

L’Iran se dote de sa bombe, il se prépare donc à faire la guerre au monde, à ses voisins tous confondus... Qui le voit ? Qui peut en parler ? Les éclairés le peuvent. C’est dans des termes d’ailleurs allégoriques et prétendument illuminés que Kouchner et sa logique guerrière nous sont présentés : « Lorsque le sage désigne la Lune, les imbéciles contemplent son doigt ». Retrouvons ici la formule nietzschéenne qui fustige l’idéalisme, reprise par Glucksmann page 229 dans son ouvrage Le Bien et le Mal : « voici ce que j’appelle l’idéalisme : apercevoir un lever de Soleil chaque fois qu’on allume une chandelle ». Les « imbéciles » sont, peut-on facilement traduire, la majorité dominante, la foule sourcilleuse, idéaliste, mais ignare et aveugle. Les éclairés, eux : les philosophes nouveaux, la minorité va-t-en-guerre et nullement hypocrite. Eclairés en effet mais, a-t-on envie de remarquer, par les seuls projecteurs que l’on braque sur eux.

Le danger est réel. La guerre inévitable. A. Glucksmann en est certain, qui en sait autant que Kouchner. Les experts l’affirment sans ambages. Encore « deux ou quatre ans » et l’Iran aura sa bombe : il y a « péril en la demeure ». Pourtant des calculs irréfutables et du réalisme dont il se targue, l’on ne retient qu’une vue approximative à la limite de la paranoïa, du doute et du spéculatif. L’on ne saisit dans ses "homélies’", pour éclairées qu’elles prétendent être, que les intérêts si évidents auxquels il est inféodé.

Son intention, tente-t-il de faire croire, n’est que d’éviter que l’Iran atteigne « le point de non-retour ». L’évidence, c’est cela... Il n’y a là rien de pervers. Pourquoi empêcher ce pays de se doter d’une telle bombe ? Mais parce que ceux de cette région du monde se tuent pour un oui et pour un non, ils stagnent encore dans un Moyen Âge du type européen. L’inquisition ! Parce que, d’autre part, il faut en finir avec cet idéalisme sot et naïf qui n’a pas empêché Hitler d’être Hitler ni le Goulag de sévir. En somme, Gilles Deleuze n’a pas tort qui, dans un texte écrit le 5 juin 1977, soutient : « ils [les nouveaux philosophes] vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin [...]. [Il] n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux » 2. Et de fait, ils mettent dans les moules hitlérien et stalinien tous ceux que leurs terribles préconçus leur désignent.

Force est de constater qu’ils investissent dans des stéréotypes, voire dans des concepts creux remplis ou grisés par leur intolérance. Il n’a tenu qu’à un fil que Glucksman ne lance à la face du monde : quiconque n’est pas issu de l’UE doit être renvoyé au Moyen Âge et, de ce fait, n’a droit qu’à des claques. Là en effet quelque chose grince que la pensée digne de ce nom ne saurait concevoir. On lui demanderait pourquoi alors priver l’Iran de son droit de sortir de son Moyen Âge, il répondrait : « c’est évident : il est capable de fabriquer la bombe atomique ». C’est dire à quel point le paradoxal, le racisme et le sectarisme peuvent faire bon ménage.

En Irak, « les Américains sont désemparés » : ils « affrontent un adversaire capable de tuer les siens à l’infini ». L’idée de Glucksmann est ainsi d’annoncer que le génie de certains ne tient que dans leur capacité à provoquer le chaos général. Lequel chaos est plus puissant que les hélicos et les tanks. Force d’un côté et monstruosité de l’autre : voilà qui est assez pour autoriser une guerre... contre l’Iran. Son raisonnement, à cet endroit précis, comme on peut le constater, exécute un saut, une pirouette, si l’on veut : il se connecte à n’importe quoi, pourvu que le ton garde sa gravité. La méthode, pour aller aux déductions escomptées, consiste à plaquer une séquence de l’histoire, un personnage de l’histoire, etc., sur un événement hypothétique. Du réel (ou ce qu’on veut faire passer pour du réel) appliqué sur de l’hypothétique, le tout noyé dans une parole délirante et sans vergogne, rend totale la confusion. Glucksmann, sitôt ses griefs contre l’Irak rassemblés au complet, part à l’assaut de l’Iran. Ne serait-ce que parce qu’il est susceptible de ressembler à l’Irak, l’Iran est sommé d’abandonner sa bombe ou, sinon, de préparer sa tombe. Les mollahs jusqu’aux plus modérés sont, selon lui, incapables de s’émouvoir. Ils sont à même d’immoler 15 millions des leurs « pour la gloire théologique [d’éradiquer] l’entité sioniste ».

Cette conclusion, fondée certes sur une crainte, mais surtout sur un cortège de préconçus, si elle augure le chaos, accorde aux envahisseurs, les alliés en l’occurrence, l’envergure de bienfaiteurs. La victime ? Tiens donc ! Elle n’a que ce qu’elle mérite. Sa résistance est folie et pur fanatisme.

Vous avez dit "guerre’", vous aussi M. Glucksmann, et aucune guerre n’est bonne à faire...

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  1. André Glucksmann, <>, lefigaro.fr
  2. Gilles Deleuze, <>, 1libertaire.free.fr

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