jeudi 28 novembre 2013

"Mohammed DIB – L’homme épris de lumière" de Mohammed-Salah ZELICHE






Mohammed-Salah ZELICHE,
Mohammed DIB – L’homme épris de lumière –
Évolution créatrice et dynamique de libération du moi
Paris, L’Harmattan, 2012, 336 pp.

Recension de 
Daniela MAURI


Ce volume très dense, complexe et intéressant, constitue une étude importante sur l’œuvre narrative de l’écrivain algérien Mohammed DIB, dont Mohammed-Salah ZELICHE analyse quelques-uns des romans les plus significatifs. L’auteur souligne que ces ouvrages tracent en même temps une évolution intérieure des personnages principaux et, d’autre part, un parcours très évident de réflexion, de la part de DIB, sur son propre travail d’écriture, parcours de plus en plus poussé vers le haut. En effet, dès l’avant-propos, ZELICHE annonce qu’il va s’occuper tout d’abord du roman La Grande maison (1952) qui doit être considéré “comme la pierre angulaire de l’ascension spirituelle et artistique de DIB”, écrivain engagé qui s’est toujours occupé “des réalités sociopolitiques de son pays d’origine” (p. 9). Avec L’Incendie (1954) et Le Métier à tisser (1957), La Grande maison constitue le premier volet de la trilogie Algérie dans laquelle DIB tend à une transcendance des limites : “il use des métaphores identitaires pour renvoyer à une haute idée de la patrie et, par là, attester du désir d’indépendance des Algériens” (p. 11). ZELICHE précise aussi que, après La Grande maison, “la pulsion libertaire [de DIB] ne fera que se déplacer sur un plan autre que celui de l’engagement social pur et dur, s’incarnant en effet dans l’individuel” (p. 12). L’œuvre sera donc “un lieu de créativité au service d’une inlassable découverte de soi. [...] Bref, de part en part de l’œuvre entière [de DIB] on assistera à un processus multiforme – créatif, libérateur, autonomisant de l’être – à l’allure d’un élan qui ne faiblit guère” (Ibid.). Le critique veut saisir l’ampleur de cet élan et, en ce qui concerne l’analyse des romans, il suit un ordre chronologique. Il remarque aussi que l’écriture dibienne se déroule sur deux plans, conscient et inconscient : il fait des renvois très fréquents aux théories freudiennes et jungiennes et, du côté plus spécifiquement philosophique, à l’existentialisme sartrien. La pensée de ces trois auteurs, FREUD, JUNG et SARTRE, vise en effet, selon DIB, le même but : la libération de soi qui, dans sa propre production narrative, se réalise en cohésion avec le monde : “cette conception pose la littérature comme une action créatrice et un lieu d’accomplissement de la totalité de l’homme” (p. 16). Le texte de ZELICHE est divisé en quatre parties, chacune desquelles comprend plusieurs paragraphes.

     Dans la première partie de son ouvrage, “De l’écriture à la parole”, le critique affirme que dans les romans de notre auteur la créativité procède d’un élan vital et des circonstances socio-historiques-culturelles. En outre, le développement de ses récits se réalise “à travers l’émergence d’un soi nécessairement émancipé” (p. 22). La première trilogie Algérie, notamment, exprime un lien très étroit entre l’auteur et son peuple, lien qui se manifeste à travers les désaveux de DIB vis-à-vis de l’ordre dominant. En outre, ZELICHE souligne encore les deux voies parallèles parcourues dans l’œuvre “de cet Algérien” qui “à mesure qu’elle évolue, donne l’impression de rechercher dans les mots l’influx le plus à même de conduire à l’unité du moi” (p. 28). La Grande maison est définie comme “le livre de chevet de l’opprimé” (p. 41). DIB y exprime sa soif de liberté, la sagesse des anciens, la question de la femme, la misère, l’asservissement et, à travers les aspirations de son peuple à exister, il saisit l’occasion pour effectuer une plongée au fond de lui-même. Cette première œuvre, qui a eu une grande résonance et a transformé les consciences, invalide le mythe d’une France coloniale bienfaitrice et cela a coûté à l’écrivain, en 1959, l’exil vers la France. ZELICHE affirme que quelques critiques ont remarqué l’existence d’une ligne de partage, dans l’esthétique et dans la pensée de DIB, entre la période coloniale et la période post-coloniale, mais il n’est pas d’accord avec cette thèse puisque à son avis l’Algérie est aussi au cœur de la deuxième trilogie : “L’œuvre de DIB est une et indivisible. Elle est poursuite, et l’homme qui l’a conçue toujours le même” (p. 51). Dans La Grande maison la narration se concentre sur le personnage d’Omar dont le nom renvoie, dans la langue arabe, à trois notions : âge, destin, et la charge de construire. L’autre protagoniste, mis à part Hamid Saraj qui est présent dans toute la trilogie, est la mère d’Omar, Aïni, qui se montre sous les traits de la tradition et qui est le double symbolique de l’Algérie. En effet, “dans la conception de DIB, notamment dans La Grande maison, le maternel et le national consistent dans une intrication réciproque” (p. 81), ce qui souligne le rapport très complexe de DIB avec son pays d’origine : l’auteur incarne “un moi algérien” qui fait correspondre dans ce roman le calvaire du fils, de la mère et de sa patrie. Ce roman se caractérise par un militantisme que ZELICHE appelle “transcendant” (p. 90) qui prend des proportions largement humanistes, puisque l’écrivain se propose d’atteindre une libération collective et une aspiration à s’émanciper tant sur le plan littéraire qu’individuel.

     Dans la deuxième partie, “L’Altérité”, le critique s’occupe en même temps de deux autres romans dibiens fondamentaux : Qui se souvient de la mer et Cours sur la rive sauvage, qui montrent un monde hallucinant et qui se proposent d’aller “au fond des choses” (p. 93) à travers les rêves et les “galeries de l’être” (Ibid.). Qui se souvient de la mer, paru en 1962, trois ans après, donc, l’expulsion de DIB vers la France, possède un caractère symbolique, onirique et énigmatique qui fait réapparaître la douceur des origines. L’écrivain “se réfugie dans l’en-soi, c’est-à-dire dans le maternel des grottes sous-marines et du domaine nocturne” (p.97) en essayant de redéfinir constamment son ‘moi’. La mer/e est un puissant élément de ressourcement qui peut tirer l’être de son désarroi. Ce roman raconte en même temps, symboliquement, le supplice du peuple algérien et le déchirement de l’auteur touchés par une douleur commune; toutefois, dans ce texte, le travail d’écriture est du domaine du rêve. Nous pouvons constater que, chez DIB, la poétique des noms “participe du mystère et, par suite, d’un sens à retrouver” (p. 104). Avec ce roman, notre écrivain donne l’impression de se détacher de La Grande maison : “En lui, est liée l’exigence d’aborder le monde sur des bases qui donnent la part belle à la subjectivité et [...] qui reflètent le mieux sa condition d’exilé” (p.108). La vision de DIB s’est élargie au point de mettre l’Homme au centre de ses questionnements, mais le critique souligne que dans Qui se souvient de la mer, il est toutefois possible de percevoir “l’amorce d’un processus de libération du moi qui a encore partie liée au moi communautaire” (p. 109). Il s’agit d’une écriture polysémique où la mer [est] située à la jonction du sexuel et du maternel, et suscite un sentiment troublant. Nafissa, la femme du narrateur, le nom de laquelle est situé dans la langue arabe au croisement du souffle de l’âme et de l’esprit, y apparaît comme mer/e, épouse et amante. Elle est aussi une sorte de sirène qui bouge dans une grotte, mais surtout elle renvoie à l’Algérie dont elle assume les traits distinctifs. La thématique de l’eau et du caverneux donne un caractère fantasmatique au texte qui tend vers un oubli apaisant. Toutefois, le récit dessine un être en crise qui voudrait partir. Et c’est le thème du départ qui, en 1964, Cours sur la rive sauvage abordera sur un ton résolument métaphorique. Ce roman, étroitement lié au précédent, explicite le processus de libération du moi; dans cette œuvre nous trouvons la tendance à retourner à la matrice des choses à travers ce que ZELICHE appelle la “spéléologie de l’écriture” (p. 111) qui en principe devrait rétablir l’équilibre et pérenniser l’existence. Dans les deux textes narratifs c’est une même quête de soi que l’on peut mettre en évidence. Nafissa correspond, dans Cours sur la rive sauvage, au personnage de Radia : les deux femmes sont en effet évanescentes et ambiguës, mais d’autre part protectives envers le narrateur. Le désarroi de ce dernier est bien représenté, dans ce roman, par une série de dichotomies : vie/mort, pur/impur, folie/raison et ainsi de suite. Il est publié deux années après l’indépendance de l’Algérie et a en commun avec Qui se souvient de la mer les mêmes problématiques et la même trajectoire : la poursuite et la quête d’un idéal, ainsi que le même caractère onirique et surréel. Cours sur la rive sauvage est surtout la représentation de la crise d’un individu : Iven Zohar qui est à la fois le narrateur et le protagoniste, lequel, séparé malgré lui de Radia, part à sa recherche en rencontrant Hellé, semblable en tout à la première femme (est-elle peut-être la même femme ?). En fait, Radia n’a pas disparu : c’est le regard du narrateur, tombé dans une sorte de folie, qui ne peut plus l’appréhender. Grâce à cet expédient narratif “DIB pose, comme chez les autres écrivains de langue française, que la coexistence de la culture des origines et de la culture d’emprunt donne lieu forcément à une tension” (p.126). Au tout début du roman Iven Zohar doit subir un rituel et un sacrifice décidés par Radia, sorte de mélange entre un mariage et un enterrement. Dans cet épisode “il faut voir une rupture de lien avec la mère nourricière, la culture originelle” (p.129) et dans ce rituel on peut en même temps percevoir le point d’inflexion d’un destin littéraire vers un style personnel, ce qui signifie que l’écrivain, tout comme son protagoniste, est un être en crise et en proie à une remise en question profonde. Le nom Hellé est d’ailleurs imprononçable puisqu’il est, comme celui de Méduse, ‘statufiant’ : Hellé, qui selon ZELICHE incarne le sur-moi aveugle par trop de lumière, envoie dans les ténèbres, c’est-à-dire dans l’inconscient. Il est aussi évident que Iven Zohar incarne la condition d’exilé de l’auteur, tandis que Radia renvoie au soleil, à une divinité qui exauce les vœux, puisqu’en arabe ce nom désigne ‘celle qui répond favorablement aux requêtes’. Dans Radia, en effet, on peut voir deux parts : la part arabe et la part française, le féminin et le masculin, un symbole fécond et fécondant. “Cours sur la rive sauvage devient ainsi le lieu parfait d’une gestation pour l’individualité du narrateur-auteur” (p.136). Iven Zohar ne sait pas décider quelle voix il doit écouter : Radia ou Hellé? Le Soleil ou la Lune ? Son voyage initiatique s’accomplit à travers le sacrifice exercé sur le corps du protagoniste, corps qui devient l’interprète du monde : Zoheir / Zohar en arabe signifie l’‘éclat’, et son sacrifice, son sang représentent un choc de cultures. Le critique précise aussi que si Radia incarne l’Algérie, Hellé signifie l’émergence d’éléments refoulés dans la conscience. Ce roman, en outre, est fondé sur trois dualités qui dynamisent le texte : deux femmes, Radia et Hellé; deux rives : rive sauvage et rive hospitalière; deux villes : ville ancienne et ‘villa-nova’; c’est donc dans la confrontation qu’on dissipe les frontières, et la mer joue ici, justement, le rôle de charnière entre deux mondes. L’aventure de Zohar renvoie au phénomène migratoire des Maghrébins et à la condition infernale de l’émigré, ce qui évoque d’ailleurs l’histoire personnelle de l’auteur.

     Dans la troisième partie du volume, “Remise des pendules à l’heure”, ZELICHE analyse Dieu en Barbarie, publié en 1970 et faisant partie de la deuxième trilogie de DIB, qui comprend aussi La Danse du roi (1968) et Le Maître de chasse (1973). Tandis que dans la première trilogie l’écrivain avait représenté la situation difficile du colonisé et le processus qui avait porté à l’indépendance, la deuxième est la trilogie de l’“édification” (p. 173) qui montre un ‘retour’ dans une Algérie pleine d’espérance. DIB, tout en étant loin de sa patrie, cerne dans sa totalité la réalité algérienne des années 1960-1970. Dieu en Barbarie se pose, dès la première page, comme un débat entre le Dr. Berchig et Kamel Waëd dont les mentalités s’opposent. Toutefois, à la fin du roman, Kamel Waëd découvre que c’est le docteur lui-même qui lui a payé secrètement ses études. Sur le plan symbolique DIB représente le paradoxe algérien des années 70 : il faut chercher à accorder le développement technique avec l’hérédité ancestrale, puisque l’Algérie est d’une certaine façon opposée à elle-même. D’ailleurs, le geste du docteur est comme celui d’un père et il est ainsi possible d’affirmer que
“ces deux personnages entretiennent des rapports œdipiens en se disputant le même objet d’amour: l’Algérie” (p. 183). Dans ce roman DIB veut critiquer les institutions algériennes qui ne sont pas efficaces et où cohabitent l’ordre et le désordre, la vanité, l’absence de sens et de conscience. Dieu en Barbarie, c’est l’Algérie trahie. “Et − affirme le critique − pour preuve [DIB utilise] ce nom de Waëd qui en arabe signifie promesse, c’est-à-dire parole” (p. 206). ZELICHE examine aussi brièvement La Danse du roi, où l’on peut retrouver les événements successifs à l’indépendance dans une Algérie exsangue. Les titres des romans des ouvrages narratifs sont “de l’ordre de la parabole et donc de la transcendance, véritables programmes, recèlent l’état d’âme du narrateur-auteur et sa vision condensée du monde” (p. 207). Dans ce roman le thème principal est justement la danse vue comme une re-création d’un ordre cosmique, et comme une série de mouvements qui transforment la tension en transport extatique. DIB dénonce ainsi l’absence, dans son pays, de la danse et de la royauté; il souligne l’importance de l’émancipation féminine et des changements du rapport entre les sexes. La Danse du roi est le récit d’un peuple à qui on a fait rater l’occasion de fêter ses exploits, ce qui signifie qu’on lui a dénié le droit à l’expression. La période 1962-1970 a été celle de la liberté amputée et de la parole défendue. Dans Le Maître de chasse DIB souligne l’écart entre le peuple et les dirigeants – selon lesquels le peuple doit écouter et se taire – de manière toujours symbolique. Le personnage de Labâne, qui incarne la majorité silencieuse, vaincue mais non convaincue, brouille ses rapports avec les autres et le monde à cause de sa personnalité dissociée, ce qui représente la société dans sa perte d’équilibre. Le pouvoir n’est pas à même de parler avec le peuple avec franchise et cherche à éliminer physiquement ses opposants; pour DIB la vie politique doit se conformer aux principes de la morale : il n’y a rien à attendre de la barbarie (barbarie = Algérie) de ceux qui gouvernent. L’écrivain algérien souligne que dans les rapports humains la notion d’altérité prend peu d’espace, et pour s’opposer à cette situation il nous présente un choix de personnages très représentatifs de la composante algérienne : son univers polyphonique incarne le tissu social dans sa multiplicité paradoxale. Aucun monologue ne peut prévaloir sur un autre. La vérité est dans leur conjugaison, y compris celui du lecteur. “Ce n’est que dans la confrontation avec l’autre que s’établit le véritable dialogue” (p. 227).

     Dans la quatrième partie, “Mort et résurrection”, ZELICHE analyse le roman Habel (1977) dont le protagoniste est spolié et déraciné par son Frère. Son exil correspond à une descente en enfer, puisque sa vie devient une quête insatiable d’unité dans une ville labyrinthique. Le nom Habel renvoie naturellement au nom biblique ‘Abel’, mais aussi à l’expression arabe ‘habal’ qui signifie ‘il est devenu fou’ aussi bien que ‘quelqu’un qui a perdu la raison par amour’. Dans la Bible, Dieu condamne Caïn à errer éternellement pour le meurtre de son frère Abel, mais dans ce roman dibien c’est le protagoniste qui reçoit la malédiction divine. Il vit dans une métropole, qui est probablement Paris, sans amis et sans famille. La ville où Habel se perd comme dans un dédale incarne le déracinement et les déplacements migratoires dans des lieux qui ont oublié les valeurs de la solidarité universelle. Le livre commence par l’évocation du corps de Sabine, la femme que le protagoniste aime, mais d’un amour surtout charnel qui ne satisfait pas ses aspirations à une pureté mystique. Ce sera dans le personnage de Lily, atteinte de démence, qu’il pourra trouver le seul lien vraiment humain et élever l’amour – un amour constamment revigoré – au niveau de martyre. Habel représente la normalité perdue qu’il faudra impérativement recouvrer et incarne l’injustice commise par le Frère qui nécessite réparation. Le Frère représente l’autorité et la force, il est créé à l’image des régimes totalitaristes Maghrébins et/ou arabes. Il symbolise la centralisation du pouvoir, la main basse sur les richesses communes. Deux mondes sont ici opposés : le nouveau et l’ancien : DIB condamne à l’échec le projet de société du Frère fondé sur le paraître. Habel peut être défini comme un testament d’exilé, puisque dans ce roman DIB propose une lecture du destin d’un individu qui, ne pouvant plus supporter les conditions de vie de son pays, choisit de le quitter. Toutefois, à travers les rencontres du héros on voit se raconter deux mondes loin de vouloir se concilier et se comprendre (p. 276). Le dernier roman dibien examiné par ZELICHE est Les Terrasses d’Orsol paru en 1985, un récit d’exil et d’éloignement. Le protagoniste, Aëd, quitte sa ville, Orsol, apparemment parce qu’il a été envoyé par le gouvernement de son pays pour une mission à Jarbher. Mais, arrivé dans la ville, il succombe à un profond malaise à cause de la présence d’une étrange fosse qu’il est le seul à voir. Cette fosse désigne la résurgence des émois douloureux d’Aëd, signifie l’ampleur de ses contradictions et incarne aussi l’imaginaire. Aëd décide alors de retourner à Orsol mais il s’aperçoit que là-bas tout le monde (son gouvernement, son épouse et sa fille) l’a déjà oublié. Aëd commence alors un long processus de libération, il cherche à décrypter les signes, vire à une descente en enfer qui le conduira à l’amnésie. Il se rend sur une île proche de Jarhber où il connaît Aëlle, avec laquelle il instaure un dialogue serein et sincère qui provoquera en lui un sentiment étrange de résurrection à la fin du récit. Les Terrasses d’Orsol est en réalité un roman où rien n’arrive, sauf dans la tête du narrateur. La quête est surtout intérieure : la narration elle-même est menée doublement par un ‘je’ se racontant et un ‘il’ émettant des objections. Dans son je / jeu intervient tantôt la voix de la raison et tantôt celle de l’inconscient et du surmoi (p. 283). Les souvenirs peuvent être en même temps précieux et encombrants. Pour pouvoir vivre sa nouvelle vie Aëd ne doit plus invoquer leur retour. La frontière entre le rêve et le réel est précaire et signifie une perte des limites et, d’autre part, le choix d’un style allégorique. À la fin du récit “il nous est livrée l’image d’un homme débarrassé sans doute de son ‘mal’, mais hélas, enclin à commettre paradoxes et maladresses” (p. 283). Il apparaît libéré de son lourd passé, mais il ne se souvient que de deux noms : Aëlle et Jarbher, femme et ville qu’il adopte à l’exclusion de toutes les autres. La quête d’Aëd est celle d’un individu qui désapprend pour apprendre, et vice-versa. Aëd échoue dans un no man’s land de l’imaginaire et sa souffrance correspond au malaise de l’exilé, à son manque de conformité avec le nouveau contexte. Sa situation est à ce point intenable que, pour être en paix, il doit se dissocier de lui-même, puisqu’il demeure malgré tout lié à Orsol par des racines anciennes inflexibles. DIB oppose Jarbher et Orsol qui, se faisant face tout en étant séparées par l’océan, traduisent l’existence de deux mondes en butte à une réciproque ignorance, à une méconnaissance de ce qui compose l’être de l’autre (p. 299). En tout cas, la fin du roman ne nous dit pas si nous sommes conduits à une situation d’effacement ou de renaissance : la problématique est ouverte et l’appréciation est laissée au lecteur. Ici, l’épreuve du personnage est aussi celle du langage. DIB montre donc que la vérité consiste autant, sinon plus, dans la différence que dans l’identité, et qu’on ne reconnaît pas en tant que telles les tares et les vices de la civilisation à laquelle on est charnellement attachés.

     Dans sa conclusion, ZELICHE souligne que le parcours de DIB est l’illustration d’une ascension artistique et spirituelle. Ses personnages sont des insatisfaits qui cherchent à repousser les barrières qui les empêchent d’évoluer vers leur idéal. Ils reflètent les préoccupations de l’auteur lui-même : ils sont des visionnaires qui “avancent à contre-courant de la pensée archaïque, soutenus par une volonté de s’affirmer, un souci de pureté mystique [...]. Ils interpellent la subjectivité, conduisent à une inscription dans l’universel en passant par une connaissance de soi” (pp. 317-318). ZELICHE met aussi en évidence que “entre un livre et un autre, il y a souvent des ponts établis au moyen de réemplois de certaines thématiques, de techniques d’écriture et de postures physiques et psychologiques des personnages” (p. 319). En outre, la volonté de transcender les limites concerne la langue elle-même, tout comme les procédés stylistiques “œuvrent tous pour transformer l’état présent des choses, surmonter les incohérences qui empêchent toute renaissance. [...]. Chez DIB, le style se représente à travers une tendance à la nouveauté et à l’individualité, à travers une poétique qui vise à atteindre l’essence des choses. Il reflète le dépassement de soi et l’aspiration à des moments de consciences exceptionnelles” (p. 320). Les parcours de l’écrivain et de ses personnages procèdent donc très efficacement de manière parallèle. Pour conclure, nous nous permettons de conseiller très vivement la lecture de cette étude qui, bien que plutôt redondante et parfois alourdie par la répétition de certains concepts – c’est le seul défaut que nous pouvons lui attribuer – constitue un approfondissement admirable et original de l’œuvre de l’un des plus grands écrivains d’Algérie.

Daniela MAURI



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12/2012 Pouvoirs de la parole

Francophonie du Maghreb

vendredi 20 avril 2012

---------Mohammed Dib. L'homme épris de lumière---------




 Mon nouveau livre


Mohammed Dib. L'homme épris de lumière

  Évolution créatrice et dynamique de libération du moi




19 avril 2012
Éditions L'Harmattan 
335 pages




vendredi 29 juillet 2011

L’Amérique : force et déclin

Article rédigé par Mohammed-Salah ZELICHE* Paru le 27/072011 sur Agoravox
* Également paru sur le site duParti de Gauche Midi-Pyrénées,
sous le titre États-Unis : une culture de guerre,
où on pourra lire d'excellentes analyses.


De Thomas Rabino, qui vient de publier un essai aux éditions Perrin, De la guerre en Amérique, on retiendra qu’à l’origine de la puissance de l’Oncle Sam était la culture de guerre. Et, en effet, à bien explorer la décennie 2001/2011, riche en péripéties, comme d’ailleurs toute l’histoire de ce pays, il apparaît que la guerre est ancrée dans les mœurs.


Chacun sait que les USA ont vu le jour dans la foulée d’une chasse aux Indiens et d’une guerre civile qu’ils se sont livrés. Mais on leur connaît encore bien d’autres guerres, celles-là extérieures, qui ont fini par forger une présence d’esprit fatalement expansionniste. À ce jour, et durant les deux siècles et demi de son existence, la nation américaine aura commis pas moins d’une soixantaine d’interventions : soit, en moyenne, une tous les quatre ans. Aucun État au monde, au cours de son histoire, n’a autant déployé d’artillerie ou de moyens d’action. Les exemples ne manquent pas : Mexique, Panama, Philippines, Vietnam, Afghanistan, Irak… À telle enseigne que le destin de ce puissant pays paraît frappé du sceau implacable de la guerre.

Résistance et contre résistance
Or ces guerres ne sont pas sans rappeler des souffrances et des atrocités. Et, par conséquent, l’Américain rechigne à se laisser embarquer dans l’aventure. Nous sommes en démocratie et se lancer dans un conflit ne se conçoit guère sans l’appui du peuple. Une gageure : car il convient aux politiques d’attiser les passions de celui-ci, de ranimer ses réflexes de guerre. Ce à quoi on a pu assister lors de l’extraordinaire battage médiatique qui a suivi le 11 septembre. Les discours, servis pour des guerres passées, retrouvent ainsi une nouvelle vigueur – enrobés certes d’intentions humanistes et cependant conçus pour frapper les esprits.

C’est à ce titre qu’en 2003 l’entrée en guerre contre l’Irak s’est déroulée sans trop de désaccord de la part des pacifistes. Les statistiques ont même attesté de revirements d’opinions profitant à la politique d’agression de George W. Bush. Celui-ci, on se souvient, alors que sa cote de popularité est au plus bas la veille du 11 septembre, acquiert grâce à une population manipulée et sous le choc un statut d’homme providentiel. Il devient du coup celui qui peut rassurer… mais aussi exalter jusqu’au martyre.

L’après-11 septembre aura été riche de prétextes. On a pu redorer le blason des discours militaristes et accorder un droit de cité aux images qui convertissent au nationalisme. L’événement est de ceux qui rassemblent et engagent dans des postures d’ordinaire jugées indécentes. En effet, on a vu rarement s’accomplir d’alliances aussi spontanées – qui, plus est, débouchent sur un état policier et des lois liberticides. L’opposition politique se range d’elle-même au côté du parti au pouvoir – avec accolade et God Bless America chanté d’une même voix sur les marches du Capitole.

L’opinion dans sa totalité est frappée d’amnésie. Il n’est pas jusqu’aux laissés-pour-compte du système économique qui ne font le choix de s’enrôler. Ceux-ci, lors même qu’ils hésitent à être au service d’intérêts contraires aux leurs, franchissent le pas – soutenus par la culture de guerre. Leur ardeur patriotique est à ce point sollicitée qu’ils seront là toujours nombreux, sinon pour grossir les rangs des troupes du moins pour échapper à leur sort : le système aggravant à dessein l’écart entre le monde des riches et celui des pauvres.

De ce contexte où l’émotion gouverne, on tire parti pour amplifier aux yeux de l’opinion les moyens militaires de l’Irak, persuadant que ceux-ci pourraient passer entre les mains d’organisations prêtes à sévir contre les États-unis. On agite la menace que la dictature de Saddam ferait planer sur ses voisins et les États-unis, tout en dressant des parallèles avec les crimes hitlériens. Les spectres de l’ennemi étranger et d’une cinquième colonne d’Al-Qaida, brandis à tout bout de champ, instaurent un climat de paranoïa annonciateur de guerre. Voire propice à la volonté américaine d’un contrôle du monde.

Le militarisme investit tous les domaines : sport, enseignement, chanson, télévision, produits de consommation et autres jeux vidéo. Ainsi la fiction cinématographique se veut-elle être réalité. Partant dans une surenchère de la violence, elle exhorte à un passage à l’acte peu ordinaire : « Ils font sauter une église, nous […] explosons dix [mosquées]. Ils détournent un avion, nous prenons un aéroport. Ils exécutent des touristes américains, nous bombardons une ville »[1]. De quoi témoigner d’un imaginaire terroriste en création, de campagnes diabolisantes et d’exacerbation des colères.

Dans un manichéisme évident, la caricature divise le monde en deux : les bons et les méchants. Elle force le trait, cantonne l’Autre dans des rôles abominables en le vidant de toute humanité. Le terroriste y apparaît sous les traits d’un bédouin barbu, vêtu par ailleurs d’une djellaba. L’art de la généralisation apprête ainsi les mentalités aux pires attitudes. Et, de fait, les rapports des militaires américains, comme on le verra, seront infernaux à l’égard des Irakiens.

Le 11 septembre aura été le lieu de toutes les manipulations possibles, pour obtenir l’adhésion de l’opinion publique et en fait pour repositionner l’Amérique sur le plan géostratégique.

L’arbre qui cache la forêt
C’est quand la guerre fait rage et qu’on commence à compter les pertes humaines que les voix s’élèvent plus sévèrement contre les choix des gouvernants. Car si l’argument d’exporter la démocratie en Irak a connu ses lettres de noblesse, il coûtera pour le moins 4000 morts aux Américains – autant que l’effondrement du World Trade Center lui-même. Et la doctrine d’une guerre dite nécessairement préventive contre la menace terroriste (dont on arrive à persuader qu’elle trouve un ferment dans l’islam) n’a eu d’autre résultat que de provoquer un embrasement sans fin.

Du point de vue de Thomas Rabino, le déchaînement contre l’Irak n’est ni une nouveauté, ni le fait du seul 11 septembre, mais un réflexe que des siècles de manœuvres ont si bien rodé. On a renversé d’autres chefs d’État pour moins que des allégations d’armes de destruction massive. Bien d’autres pays ont subi la puissance de feu des États-unis sans pour autant être sous la coupe d’aucun despote. C’est là le fait d’un colonialisme qui frappe pour la énième fois. Et, à ce propos, l’Irakien ne risque pas de se fourvoyer. Lui dont l’histoire est hantée d’actes de prédation.

Selon l’auteur, l’idée assez répandue, par les médias officiels, qu’après le 11 septembre rien ne sera plus comme avant aux États-unis, est sinon erronée du moins tendancieuse. Elle est l’arbre qui cache la forêt et n’appartient qu’à l’immense dispositif de recadrage psychologique.

La trajectoire américaine de domination du monde emmène donc une fois de plus à un bourbier. Après les frappes sur l’Irak, vient le temps des révélations : une telle guerre est loin d’être aussi propre qu’on a voulu la présenter. Ses motifs et ses objectifs premiers n’apparaissent guère dans les images qui font le tour du monde. Et on remarquera qu’elle obéit à des impératifs économiques et stratégiques, tant périlleux que déshumanisants.

L’enfer d’Abu Graïb, le sinistre camp de Guantanamo, les malheurs de l’uranium appauvri, pour ne retenir que ceux-là… voilà des pratiques que les Américains auront du mal à gommer des mémoires.

On soumet les prisonniers aux pires tortures pour, dit-on, leur soutirer des renseignements et dissuader tout mouvement d’insurrection. Et en fait, on laisse libre cours à la rancœur que l’après-11 septembre aura à force d’endoctrinement instillée à l’être américain. Préméditée, et inspirée des méthodes que l’armée française utilisa pour briser la Résistance algérienne, cette attitude trouve ses ressources dans un jugement séculairement hostile aux « Arabes [qui] ne comprennent que la force brutale […] »[2]. La bataille d’Alger, film de Gillo Pontecorvo, n’a-t-il pas été présenté aux officiers américains la veille de l’invasion d’Irak pour leur enseigner les « postures qui conviennent » ?

Entre enlisement et illégitimité morale
Or, en sacrifiant à cette logique, le monde civilisé se récuse et se décrédibilise. La culture de guerre atteint ainsi ses limites. Et le soutien populaire à la classe politique rétrécit. Nombreuses sont les voix qui, dès septembre 2005, réclament le retrait accéléré des troupes. On se désolidarise graduellement de cette guerre qui persiste à être longue. Qui évoque d’autres bourbiers. Et dont les malheurs ont touché une bonne partie de la société. Ses absurdités et ses fausses justifications, des vétérans en ont témoigné comme d’un scénario galvaudé. Aussitôt, Guantanamo devient l’objet de tous les reproches.

L’union sacrée se fissure. Bush cède la place à un démocrate progressiste amplement majoritaire : Barack Obama. Et cela dénote un souci populaire de prendre les distances avec l’ère des conflits et des mensonges d’État. Lui à la Maison-Blanche ne serait que le vœu (périssable !) d’une Amérique pressée de se refaire une virginité morale. Les attentes du camp de la paix sont vite déçues. Et la tradition guerrière – quand bien même l’homme serait prix Nobel de la paix – n’a en lui rencontré d’opposant. Tout au plus déplace-t-il le gros des troupes en Afghanistan. La raison, pense Thomas Rabino, est que sa « personnalité et sa candidature, portées par des intérêts financiers clairvoyants, ont fait de lui le candidat idéal à la poursuite d’une politique semblable par ses fondamentaux mais modifiée sur la forme, et donc plus acceptable »[3]. Prendre son appartenance à la « diversité » comme un gage d’apaisement, c’est oublier les désirs qui agitent l’empire.

Obama, quelle voie ?
Certes le jeune chef d’État se prépare à un retrait des troupes d’Afghanistan. Mais sous quelle pression ? Compte tenu de quels calculs ? Quel sens accorder à cela quand les Talibans n’ont jamais autant fait parler d’eux ? Ne serait-ce pas là une banale attitude pour trouver grâce auprès de l’opinion nationale et internationale ? Et auquel cas un signe que l'artillerie doit savoir céder le champ à la communication pour transformer l’échec en grandeur d’âme ? Avec déjà un pied en Libye et un printemps arabe bouleversant la donne, les stratégies ne sont-elles pas à redessiner ?

Rien, en tout cas, n’indique que les jours de l’interventionnisme sont comptés, au contraire : l’économie en ruine, l’accroissement des besoins énergétiques, le tarissement des réserves pétrolières… ce, au moment où l’on voit émerger de nouvelles puissances soucieuses de leurs essors. D’aucuns parlent déjà des prochaines cibles : l’Iran et la Libye, États dits voyous et cependant détenteurs d’inestimables ressources. Sont mis au ban et diabolisés en fait ceux des pays qui refusent aux multinationales de tirer profit de leurs gisements. Les matières énergétiques sont au cœur de toutes les convoitises et cela va de pair avec la résolution d’un leadership mondial à préserver. L’on en veut pour preuve la place de premier plan qu’occupe la politique étrangère. Et les budgets colossaux alloués aux dépenses militaires.

Tout compte fait, la décennie écoulée a tant marqué les consciences. Et, dans l’état présent des choses, Obama entend nourrir l’illusion de la fermer comme une parenthèse – tant avec l’annonce de la mort de Ben Laden qu’avec celle du retrait des troupes. N’oublions pas que les présidentielles se profilent à l’horizon 2012 et qu’il jouerait sa réélection s’il ne persuadait d’avoir agi pour donner une meilleure santé à l’économie du pays.

Voilà qui nous amène à cette constatation : l’Amérique tire tout aussi bien sa force que sa faiblesse de la guerre. Et cela n’est pas sans représenter une atteinte permanente à l’équilibre du monde.

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Dans De la guerre en Amérique, ouvrage très documenté, l’auteur focalise sur les moments particulièrement significatifs de l’après-11 septembre. Mais tout en éclairant sur les rapports à la guerre d’une Amérique en crise, il érige des passerelles avec le passé lointain – comparant, commentant et tirant de solides conclusions.

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Moralité : le peuple américain est loin d’être le grand bénéficiaire de cette logique d’affrontement : payant toujours les frais des combines dans lesquelles l’impliquent les gouvernants, les compagnies pétrolières et les industries de l’armement. Mohammed-Salah ZELICHE

Thomas Rabino, De la guerre en Amérique, Essai sur la culture de guerre, 535 pages, 24 €, Perrin, juin 2011. ISBN : 978-2-262-03408-5

[1] De la guerre en Amérique, cité par l’auteur, p. 154.
[2] Marquis Pierre de Castellane, « Souvenir de la vie militaire en Afrique », Revue des deux mondes, t. 4, cité par l’auteur.
[3] De la guerre en Amérique, p. 444.

mercredi 24 novembre 2010

ZELICHE (Mohammed-Salah), L’écriture de Rachid Boudjedra. Poét(h)ique des deux rives Par Claire RIFFARD



ZELICHE (Mohammed-Salah),

L’écriture de Rachid Boudjedra. Poét(h)ique des deux rives

Par
Claire RIFFARD

L’ouvrage de Mohammed-Salah Zeliche se présente comme une analyse de l’écriture du romancier et essayiste algérien Rachid Boudjedra. En réalité, il s’agit davantage d’un parcours de réflexion et de confrontation avec une œuvre pétrie d’ambiguïté, qui se trouve ici convoquée pour mise à nu de ses mécanismes esthétiques et idéologiques. D’où le sous-titre de cette étude : Poét(h)ique des deux rives. M. Zeliche organise son questionnement autour de trois approches : psychanalytique, poétique/linguistique et politico-idéologique.

Dans la première partie, il choisit de remonter aux racines de l’écriture, en interrogeant les prises de positions de l’écrivain face à la société algérienne, prises de position fortement marquées par les clivages contemporains, Boudjedra se positionnant délibérément dans une logique binaire, du côté de la modernité face à la tradition vécue comme aliénante, ou bien du côté de l’écrit individuel face à une oralité anonyme. M. Zeliche montre la démarche de rupture identitaire de Boudjedra, qui fonde son identité publique sur l’obsession de la lutte contre l’oppression, et sa démarche d’écrivain sur une quête de justice. D’où une écriture de la violence, une esthétique de l’excès et de la contradiction suggérée dans l’étude par quelques exemples, mais essentiellement développée dans la deuxième partie, consacrée aux influences qui traversent les œuvres, et aux moyens artistiques mis en œuvre dans l’écriture.

Ce deuxième pan de l’étude recourt à l’intertexte célinien présent dans l’œuvre de Boudjedra, ainsi qu’aux échos des romans de Claude Simon et de Gabriel Garcia-Marquez, pour montrer comment Boudjedra s’approprie des formes à des fins idéologiques. L’analyse de la composante célinienne dans certains des romans de Boudjedra, notamment Le Démantèlement, est tout à fait symptomatique d’une écriture de la discordance, de la haine, où ‘’ discours et parole ne s’articulent pas‘’ et tordent la syntaxe, car ‘’ils visent à la discontinuité sur le fond comme sur la forme‘’ (p. 119). Quant à Claude Simon, il inspire le roman de Boudjedra, La Prise de Gibraltar, à travers les symboles utilisés (celui de l’arbre au premier chef, des couleurs et de la putrescence), mais aussi une écriture conçue comme continuum de la pensée, où description et action deviennent indissociables. On retrouve enfin chez Garcia-Marquez, dans le roman Les 1001 années de la nostalgie, pour son traitement des thèmes de la solitude, de la nostalgie et de la panne du temps.

Mais face à ces figures de référence, quelle identité de l’écriture ? Comment revenir à soi ? Le retour de Boudjedra par les mystiques arabes est une tentative pour libérer l’écriture de ses obsessions, en rétablissant un lien entre sources orientales et sources occidentales. Cependant, si la mystique soufie s’affranchit des dogmes, la subversion des signes opérée par Boudjedra reste de type idéologique. La dernière partie de l’ouvrage, plus proche de l’essai que du décryptage systématique, réfléchit sur le rapport de Boudjedra à sa société, à son histoire et à la langue d’écriture. M. Zeliche propose de lire le travail de Boudjedra comme une quête bipolaire condamnée à l’aporie, car ignorante du mouvement dialectique qui introduit un troisième terme.

Ce parcours de M. Zeliche dans l’œuvre de Boudjedra est riche d’une connaissance profonde de l’œuvre, mais aussi de l’univers mental dans lequel elle se construit, s’exprime et se fige. M. Zeliche sait avec une très grande justesse relever les contradictions d’une écriture excessive qui, voulant porter la subversion au cœur de sa société, se trouve parfois piégée dans de nouveaux systèmes d’allégeance.

Claire RIFFARD

Pour citer cet article :

Article publié par la revue Études Littéraires Africaines (Littérature berbère, dossier préparé par A. Bounfour et Salem Chaker, professeurs à l’Inalco, Centre de recherche berbère), n° 2006/21, pp. 85/86/87

Lire sur le même sujet :

Rachid Boudjedra, un auteur scandaleux ?, par Kasereka Kavwahirehi
Le commentaire de Max Vega-Ritter
Le commentaire de Eleonora Hotineanu, paru dans la revue Europe, avril 2006


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lundi 30 mars 2009

Récit sur l’indifférence au cœur d’une guerre annoncée

Jenan de Zehira Houfani Berfas

Récit sur l’indifférence au cœur d’une guerre annoncée














Article rédigé par Mohammed-Salah Zeliche
Paru dans le quotidien algérien La Nouvelle République Édition du 30 mars 2009


Jenan est le titre du livre de l’Algéro-canadienne, Zehira Houfani Berfas. Autant en général un tel mot renvoie aux jardins édéniques autant ici il évoque les désastres de la guerre. Car Jenan est une fillette de neuf ans et ses jours sont comptés. A travers elle, l’auteure nous confronte aux enfants victimes des bombes à uranium appauvri. Nous sommes en 2003, à Bagdad, introduits d’emblée dans une des ailes de l’hôpital Al-mansour.


La compassion tisse autour de Z. Houfani un piège implacable, au point où d’ailleurs elle conclut à la nullité de la bonté. Bien sûr, certains croient prodiguer l’espoir à ces petits innocents au moyen de petits riens… crayons de couleur, cahiers de dessin, pâte à modeler… Mais dans les heures qui vont suivre ou les semaines à venir, apprend-elle du personnel médical, la mort viendra sans ménagement emporter sourires, petits plaisirs et autres considérations de vie future. Dérisoires sont donc tous les gestes qu’elle voit exécuter au bord du gouffre… complaisantes et empressées ici toutes les marques de charité.


Dans un tel contexte de désolation, la conscience « de la souffrance […] et de la profondeur du drame » s’aiguise. A partir de là, tout va se jouer à l’intérieur de soi. Z. Houfani est marquée au même titre que ces mères « tassées aux coins des lits » de leurs rejetons – et, en effet, résignées, désabusées… Les mots du docteur Bensaâd, quant à la réalité des soulagements apportés par les humanitaires étrangers, peinent à faire sens. Le désastre est à ce point grand que le médecin paraît en effet recourir aux leurres du bonheur… un peu comme pour dissimuler son impuissance ou comme pour détourner l’attention. A tant voir les choses à travers le prisme du découragement, Z. Houfani en est venue à cette pensée : « Foutaise de bonheur qui […] prépare à la mort ». Il faut dire que pour autant elle n’entend pas démissionner moralement.


A l’issue de la visite aux malades, par Karen et Z. Houfani, Jenan refuse de rendre le cahier de coloriage. Mais si celle-ci est bien prête à le lui abandonner, Karen, sur le moment, juge impossible de lui en offrir un. La denrée est d’autant plus rare qu’elle impose l’habitude d’utiliser avec parcimonie les pages à colorier. Jenan s’obstine. Karen aussi. Z. Houfani, elle, s’enfonce dans un apitoiement sans limite : après tout, pense-t-elle, ce n’est là qu’un objet sans réelle valeur. Qui, sous d’autres cieux, lésinerait… jusqu’à en priver une enfant dont les jours sont comptés ? Où est, dans tout cela, le bonheur tant exalté par le docteur Bensaâd ? Non, cela, son entendement le récuse.


Dès le lendemain, toute affaire cessante, elle se met à la recherche de l’objet, somme toute très rare et très précieux. Dans les librairies de Bagdad, elles-mêmes désormais rares, elle mesure combien l’indigence et le désastre ont consterné l’être de ce pays – tant naguère prospère qu’autrefois resplendissant de culture. Ce n’est qu’après maints déplacements dans Bagdad qu’un libraire répond à sa sollicitation par un cahier défraîchi et cependant loin d’être bon marché. Qu’importe… il faut que Jenan retrouve un peu de joie. La vision est là persistante de ses larmes roulant sur ses joues. L’humanitaire entend sinon soulager sa conscience du moins, fût-ce symboliquement, réparer l’outrage fait à l’innocente.


Mais c’est compter sans Karen, dont certes l’humanisme n’est guère à démontrer, qui encore une fois considère l’initiative comme discriminative et propre à « briser l’harmonie » des rapports. Les deux femmes campent sur leurs positions – divergentes en réalité sur la forme, non sur le fond. Arrive alors un geste qui ressemble beaucoup à un dérapage et une perte de confiance : « Et si c’était Lizbeth, que ferais-tu ? », demande Z. Houfani. Entendre par Lizbeth la fille de Karen. Un immense malentendu s’interpose brutalement entre elles… avec sans doute le cortège de préconçus auxquels l’origine des guerres nous a habitués. Karen, piquée à vif, dérape à son tour, répondant sur un ton sec et tranchant : « Ce n’est pas Lizbeth ». Il y a, on le voit, des propos aux contours de couteaux…


Le lecteur mesure dès lors la cassure qui souvent lézarde d’un bout à l’autre le ciment de la solidarité humaine. D’une part, des enfants bien chanceux au sort lié à l’opulence. De l’autre, des enfants qu’assassinent les machinations, le mépris et le sans scrupule. Il suffit, alors, d’un mot pour que l'ignominieux réussisse à saper l’altérité et torpiller les garde-fous. Et, du reste, il s’en est peu fallu que la réplique de Karen ne sonne aux oreilles de Z. Houfani comme une caution aux monstres « qui ont décidé le martyre de Jenan ». N’y a-t-il pas là mortelle discrimination que tout être doit avoir à cœur de conjurer ? L’inconscient respectif des deux femmes, mine de rien, fait régresser les possibilités de compromis dans les terribles recoins de la suspicion et de l’égocentrisme. Mais, il n’empêche, le débat se hisse ainsi à l’échelle du monde, rappelant la part importante de responsabilité qui incombe à l’homme, Américain ou non, de préserver son prochain, de refuser la cruauté d’où qu’elle vienne. Du coup, la sinistre déclaration de Madeleine Albright, alors ambassadrice de Bill Clinton auprès de l’ONU, s’élève scandaleusement au-dessus de toutes les voix : lorsqu’on l’interroge sur les 500.000 enfants que l’embargo américain a coûté à l’Irak, elle répond : « […] nous pensons que ce prix en vaut la peine ». Z. Houfani procède ainsi par antithèse pour permettre maints rapprochements et notamment frapper l’esprit du lecteur.


Gardons-nous de toute méprise : Karen, Dory, Audrey et tant d’autres… misent leurs vies, donnent sans compter de leurs temps, dépensent forces et moyens pour porter l’espoir à l’autre bout du monde. Elles sont l’autre face de l’Amérique. Peut-être celle d’une Amérique impuissante… Mais, en tout cas, elles sont la face admirable, qui plus est généreuse et fraternelle. Leurs mots, leurs gestes, leurs œuvres… distillent la vie. Z. Houfani, en réalité, leur rend hommage, ainsi qu’à tous les membres d’Iraq Peace Team (IPT), de Voices in the Wilderness (VITW)… luttant courageusement pour la levée des sanctions onusiennes... bravant la barbarie aveugle. L’engagement et l’intégrité des fondateurs étant tels qu’ils se sont exposés maintes fois à des amendes, des peines de prison ou encore à passer pour des traîtres envers leur pays. Pour toutes ces considérations, les deux femmes ne tardent pas à remettre leurs pendules à l’heure, à revoir leurs positions. Elles se jettent l’une dans les bras de l’autre, demandant pardon. Reniant leurs suspicions... Karen, finalement, propose à Z. Houfani de retourner ensemble à l’hôpital pour offrir à Jenan le cahier en question. Elle s’en veut farouchement d’avoir pu traînasser dans le giron de l’indifférence.


L’auteure égrène, au fil des jours, sur un fond de débandade et d’hystérie d’avant guerre, les images d’un pays que la communauté internationale abandonne au cynisme et à l’arrogance. En effet, journalistes et représentations diplomatiques, pour ne citer qu’eux, quittent Bagdad sur de pressantes recommandations.


Dans les rues avoisinantes, il n’y avait guère que les petits cireurs de chaussures à la recherche de clients étrangers. La circulation s’était réduite au minimum. Les écoles avaient fermé […]. La consigne de guerre avait fait son œuvre et Bagdad, résignée, attendait son destin (p. 60).


Quand les deux femmes arrivent à l’hôpital Al-Mansour, quel n’a été leur choc d’apprendre que Jenan et tous les cancéreux avaient été renvoyés chez eux ! Désormais, l’imminence des bombardements ne recommande guère assez de parer au plus vite au débordement des situations d’urgence. Z. Houfani ne baisse pas les bras, pour autant. Elle décide de retrouver Jenan… par là, de poursuivre sa quête d’une justice intégrale.


Son livre se construit au fil d’une intrigue simple mais réaliste dont le moindre est de lancer à la recherche de l’autre. Il oriente donc humainement les regards, développant nombre de réflexions politiques et morales. En s’inscrivant à la jonction du roman et du reportage, l’auteure aura pu passer la réalité – immédiate et non immédiate – au crible de son analyse pertinente. Elle dénonce dans la dérision les faiseurs d’apocalypse dont on sait que les mensonges et les montages ont sacrifié des milliers d’enfants sur l’autel des intérêts malsains.


Le langage pratiqué plaide pour une mobilisation face à la déraison et pour faire triompher le droit international. Mais le livre se termine sur un épilogue qui n’est en fait qu’un bilan, venant s’imposer cinq ans après les saccages et les massacres, pour juger de l’efficacité ou non de ce mouvement de paix au sein duquel milita l’auteure. Celle-ci considère, sans ambages, que le message des pacifistes, pour impressionnantes qu’aient pu être leurs manifestations dans le monde, est demeuré lettre morte.


Comme chaque année, [dit-elle], à la fin de la journée, les manifestants rangeront leurs banderoles avec la souffrance des victimes et rentreront chez eux la conscience faussement soulagée, tandis que les Irakiens, comme les Afghans et les Palestiniens retourneront à leur enfer quotidien nourri de violence, de sang et de larmes sous la gouverne des États-unis d’Amérique (p. 141).


L’aberrance des aberrances est en fait non pas seulement de constater une banalisation de la violence et de la souffrance mais de juger celle-ci à l’aune d’une « indignation sélective ». Ici, Z. Houfani entend bien désigner le lieu de tout le désordre : au cœur de ce qui fait chavirer dans le gouffre, se trouve l’indifférence confortée par le racisme, le fascisme et la propagande médiatique. Elle cite à l’appui Dick Marty, président de la Commission des affaires juridiques et des droits de l’Homme au Conseil de l’Europe, lorsqu’il rappelle l’enquête mettant en cause la complicité d’États européens dans le programme « restitution » accordant à la C.I.A. d’enlever, séquestrer et remettre des musulmans aux spécialistes de la torture :


« Ce qui m’inquiète au fond, et qui m’a profondément choqué dans cette histoire, c’est l’indifférence. Combien de personnes m’ont dit : ‘’Pourquoi fais-tu tout cela, ce sont des terroristes ! Les Américains ont raison.’’ Et puis ils ajoutaient : ‘’Ce ne sont que des musulmans’’ » (p. 142)


Voilà un réflexe produit et reproduit à la faveur des représentations collectives que la souffrance humaine n’a de cesse d’incriminer depuis la nuit des temps. Ce qui peut arriver d’heureux à l’humanité est qu’un jour on puisse se rendre compte que la religion du profit donne longue vie à cette néfaste présence d’esprit. En attendant, le moindre est de reconnaître qu’aujourd’hui l’indifférence renforce son trône en aggravant ses crimes. C’est du reste ce qu’entend enseigner au lecteur Z. Houfani, d’un bout à l’autre de son texte.


Article rédigé par

Mohammed-Salah Zeliche


Zehira Houfani Berfas, Jenan la condamnée d’Al-Mansour, 155 pages, Montréal (Québec), Lux Éditeur, 2008, ISBN 978-2-89596-067-6

vendredi 28 novembre 2008

Dans la spirale de la conspiration culturelle


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DÉBAT

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La Nouvelle République - 3274 - Mardi 25 novembre 2008

Dans la spirale de la conspiration culturelle

Oripeaux et fourberies des prêtres laïcs (III)




III/ Le sarcasme : fondements et prolongements


Prétextes sont tous ces appels à Voltaire et à ses pairs. Derrière, on doit voir se profiler quelque chose de pervers, dissimulant piètrement la perfidie et la mauvaise foi.


En effet, qu'y a-t-il de ressemblant dans l'affaire de Charlie Hebdo et celle du chevalier de La Barre – celui-ci écartelé, cinglé, torturé à mort pour s'être abstenu d'ôter son chapeau au passage d’une procession religieuse ? Incomparables ! C’est pourtant cette affaire que l'on prend toujours comme exemple de « délit de blasphème ». Au point où aujourd’hui Philippe Val atrocement blessé dans son orgueil titre son livre : Reviens, Voltaire ! Non pas seulement pour justifier son islamophobie mais encore pour dire son indignation à l’égard de son collègue Siné et ceux qui hier l’épaulaient devant les juges.


Or le terme de blasphème n'a de sens, avons-nous dit, que dans le cadre de la religion du blasphémateur. En dehors, l'on est plutôt dans la provocation. En conséquence, il y a distorsion du sens au moins par décontextualisation. Il y a confusion volontaire. Surtout refuge et subterfuge. Valeurs républicaines ? Un écran fumigène comme tous ceux des concepts éculés invoqués à tout bout de champ. Mais Charlie Hebdo y trouve son compte, y trouve matière à se victimiser en qualifiant son procès d'obscurantiste et de chasse aux sorcières. En réalité, il est loin d'honorer le principe de liberté d'expression, de pensée ou de création ; comme, d’ailleurs, d’assumer courageusement son rôle de provocateur.


Aujourd'hui, le « délit de blasphème » n'est pas l'apanage des seules religions mais, sans généraliser, il est aussi celui des laïcs. Car qui peut nettement affirmer si l’allégation de délit de blasphème n'est pas ici l'alliée vénérée d'un racisme culturel, d'une conviction laïque qui ne transcende son Moyen-âge obscurantiste que pour y retourner ? Les caricatures islamophobes sont la caractéristique d’une lutte constante avec l’Autre – précisément, avec la différence dans ce qu’elle a de culturel, religieux et psychologique. Dans ce cas de figure, on le constate, le moindre est de voir venir à la charge avec des préconçus dépourvus de générosité et souvent générés par la peur d’être désavoué. De là le langage et les jugements d’emblée dévalorisants sur l’Autre qui orientent vers des lendemains sinon apocalyptiques du moins hostiles.


De là la roue infernale du mépris !… tournant à l’infini.


Trouvons ici l’émanation du rejet primesautier des colonisés d’autrefois. Rejet pouvant, par une nature substitutive et/ou extensive, selon les circonstances et les enjeux de l’heure, affecter l’habitant des banlieues comme l’étranger sans papiers ou toute entité aux accents fort évocateurs de condition inférieure. En cela, les fameux dessins danois constituent une attaque à l’endroit de l’Islam commençant à faire partie du paysage européen, des symboles dans ce qu’ils ont d’étrange et d’Étranger. Ils sont le lieu d’un défoulement de haine au moins inconscient et d’un rituel conjuratoire de la peur.


Imaginez des poupées vaudoues qu’on transperce de mille et une aiguilles pour ruiner l’Autre et ses moyens ! Imaginez encore la poupée vaudoue de Sarkozy piquée aux testicules, aux oreilles, au nez, aux fesses… même symboliquement il ne l’a pas supporté… la France entière l’a entendu ‘’hurler’’, lui, le témoin moral de Philippe Val. Conflits des symboles mais aussi des mythes et des territoires. Ces gestes dans le cadre d’une cabale exercent une pression sur les consciences et les imaginaires. Mais pas seulement : ils s’emploient contre les lois pour les faire ployer au profit d’un culte plutôt qu’au profit d’un autre. Au profit d’un nationalisme plutôt que d’un autre…


Parquer l’Autre et le taguer est en définitive un trait de la caricature qui ne sait pas ne pas essentialiser, globaliser, grossir, exagérer, déformer dans un langage de mégère impuissante à laquelle il reste la force diffamante de la méchanceté. Or « Lorsqu’on leur dit : ‘’Ne faites pas de mal sur la Terre !’’, ils répliquent : ‘’Nous ne sommes que des réformateurs.’’ [1]»


À quoi joue-t-on donc ? N'y a-t-il pas là en fait des raisons occultes hautement stratégiques qui outrepassent le cadre de la stricte réalité française ? C’est le lieu d’en parler. Les médias de la trempe de Charlie Hebdo servent à quelque chose. À faire monter la mayonnaise ! À coup de fouet, de matraquage, de répétitions… ils persuadent les esprits, les gavent dans leurs râteliers, pour ensuite les envoyer aux abattoirs. Ils sont l’offense que rien ne sépare des offensives, hardis aux côtés des escadrons qui sèment la peur et sèment la mort. Avant-gardes comme arrière-gardes, ils arment allégrement les canons de préjugés, de ressentiments, de mots mensongers, de haines irascibles, séculairement ancestrales… pour des tirs groupés et ciblés.


Il suffit aujourd’hui de mettre sur le grill un sujet… appelons ça terrorisme, islamisme, intégrisme, fanatisme, intolérance, droits des femmes, États voyous, dictature, privations des libertés… pour que le mélange du vrai et du faux opère. Saveur exquise ! Ça aiguise les appétits de guerre, chatouille les narines des croisés attardés. Des Talibans à la guerre d’Irak en passant par le 11 septembre, les médias n’ont guère cessé de postillonner… tant et si bien que la folie a recouvré ses pleins droits. Des Talibans en traçant tout droit vers la Syrie et l’Iran de Mahmoud Ahmedinejad… et en passant par l’agression du Liban ! Cela, pendant que l’étau infernal se resserre sur Gaza. Et alors que ses populations croupissent dans le malheur, creusent des tunnels pour échapper à leur sort, les médias parlent du Hamas, des poils de sa barbe, de sa keffieh. Voire des enfants kamikazes qui troublent le bleu du ciel et le paradis israélien.


Il faut appeler les choses par leurs noms. Reconnaître que ce breuvage dont on soule le monde est concocté pour obnubiler les regards. Présenter l’État d’Israël comme un modèle de démocratie, un pourvoyeur de liberté, encerclé par un monde arabe intolérant, arriéré, belliqueux, revanchard, fermé sur lui-même… que sais-je encore ?... voilà qui s’appelle élever l’imposture au-dessus de tout. Élever des remparts autour de la dernière citadelle du colonialisme. Et l’imposture est justement de sacraliser les agressions d’un État qui – depuis sa création, pour ne pas dire son implantation – déstabilisent le Proche-Orient et le monde entier.


Certes tout le mal ne vient pas que d’Israël et de l’Occident. Et les Arabes et les Musulmans ne sont guère excusables quand il s’agit de leurs entorses évidentes aux libertés, à la démocratie et à la laïcité. Quand il s’agit de sortir des carcans du passé, du monnayage de celui-ci et qu’il faut actualiser les réflexes… Quand il faut désigner franchement l’horreur de certaines pratiques antédiluviennes – au lieu de les légitimer au nom de l’Islam. Mais là est une autre question à la résolution de laquelle seuls les intéressés sont conviés qui, eux, s’engagent avec sincérité quand ils le peuvent.


Sincèrement, l’aberrance des aberrances reste le fait de demeurer aveugle face aux déviationnismes des vieilles démocraties. C’est de persister à ne pas comprendre qu’on ne peut préjuger de l’heure à laquelle la course prend fin. A ce sujet, et quant aux résultats, rendez-vous est pris dans dix ans, un siècle ou un millénaire… Pour l’instant, rendons-nous compte : au nom de la démocratie… mine de rien…on rase des villes, déstabilise des pays, provoque des génocides.


Entre le discours de certains et le massacre d'innocents, il n'y a souvent qu'un pas à faire. La transgression de cette ligne s’avère d'autant plus régressive qu’elle ouvre la voie à l’arbitraire et à l’injustifiable. L’affaire des caricatures ne consiste pas dans un simple dérapage verbal. Elle ne représente en rien un aspect de la communication – étant par essence liberticide, distorsion du sens, vanité des individus et des groupes, affront au goût et à l’art eux-mêmes.


Bref, la stigmatisation des inepties de l’Autre illustre bien une façon de se pardonner à travers lui. Elle demeure inséparable des machinations qui engendrent les boucs émissaires et les guerres. Le signe avant-coureur en est l’hystérie qui accompagne le saccage de certains symboles et la mise à l’index des minorités – ce à quoi se sont adonnés les caricatures danoises et Charlie Hebdo.


Mohamed-Salah ZELICHE


(Suite et fin)


[1] Coran, sourate de La vache, verset 12.


POUR CITER CET ARTICLE :

Mohamed-Salah Zeliche, "Dans la spirale de la conspiration culturelle.
Oripeaux et fourberies des prêtres laïcs (III)",
http://sentiers-sentiers.blogspot.com

Ou

http://www.lanouvellerepublique.com/