dimanche 27 août 2006

"L'Ecriture de R. Boudjedra ..." lu par Max Véga-Ritter

Article paru sur
DzLit le 5 septembre 2005

Rachid Boudjedra n'a pas tellement la faveur des médias hexagonaux ou internationaux aujourd'hui. Pourtant son oeuvre est une des plus riches et des plus profondes des littératures post-coloniales. D'emblée Rachid Boudjedra a placé celle-ci au coeur des courants et des aventures qui ont traversé et déchiré l'Algérie avec bien d'autres depuis la guerre d'indépendance. Modernité (l'auteur fut un moment communiste) contre Tradition, Arabophonie contre Francophonie (Rachid Boudjedra a écrit dans chacune des deux langues) Orient contre Occident, Révolution contre Impérialisme, Émancipation de la femme contre Patriarcat. Anarchisme contre Ordre établi etc. Difficile de ne pas retourner à Rachid Boudjedra pour qui veut comprendre en profondeur le cheminement du pays qui, en 1962, émergeait politiquement triomphant de son conflit avec la France, porteur plus que d'autres, au sein du mouvement des Non-alignés, des espoirs d'un monde nouveau. Que ce soit La répudiation (1969), Les 1001 années de la nostalgie (1979), Le démantèlement (1982) ou La prise de Gibraltar (1987) tous ces romans abordent les tourments et la nostalgie du passé face aux défis et aux vertiges prométhéens du présent et de l'avenir.

Le travail de Mohammed-Salah Zeliche sur l'écriture de Rachid Boudjedra est d'une exceptionnelle intégrité intellectuelle, d'une part par le désir de saisir en toute fidélité l'esprit qui travaille l'oeuvre de R. Boudjedra mais aussi par le souci qu'il a de procéder à un examen critique rigoureux et sans concession des engagements idéologiques et esthétiques du romancier. Dans cette recherche de la vérité d'une oeuvre Mohammed-Salah Zeliche a d'abord recours à la psychanalyse qu'il manie avec sûreté pour mettre en lumière les racines et la structure inconsciente des positions prises par Rachid Boudjedra, notamment dans ses rapports avec une mère humiliée et un père injuste et oppressant. Cette utilisation du freudisme, loin d'être sous sa plume destructrice, est éclairante. Elle permet de pénétrer et de comprendre plus avant La Répudiation ou L'Insolation mais aussi les fondements de sa démarche dans l'oeuvre ultérieure.

Le recours aux influences littéraires par Mohammed-Salah Zeliche est encore plus passionnant. L'analyse du rapport avec l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, singulièrement de "la composante Célinienne" de Rachid Boudjedra, est saisissante : "la voix qui parle du corps et de sa pervertibilité... de la mort, du grouillement de l'espèce humaine et animale, ... de la haine de la Tradition." Le critique ajoute : "le Démantèlement (de la tradition) n'est pas de l'ordre du symbolique, il est effectif." M. Zeliche parle d' "un homme qui va jusqu'à récuser l'autorité de son propre père" et note sobrement que "cette violence ne peut être qu'étrange, voire étrangère dans le pays de l'écrivain." Il y a en commun chez les deux auteurs une véhémence et un pulsion profonde anarchique.

La réflexion de R. Boudjedra sur l'histoire est non moins dérangeante. À travers la rencontre avec l'oeuvre de Claude Simon, le critique montre dans
La Prise de Gibraltar (1987) la conquête d'un sens dans la recherche de l'errance contre la fixité, d'une identité de valeur contre une identité d'appartenance. On comprend la puissance de subversion de l'auteur, en particulier lorsque le romancier s'insurge contre ceux des "écrivains algériens qui veulent réhabiliter le grand ancêtre au risque de valider le désastre colonial et de transformer l'échec en triomphe." On mesure alors la difficulté que présente le romancier à son lectorat algérien, à quel point Rachid Boudjedra se situe à l'opposé de toute facilité et à contre-courant des passions aveugles qui ont poussé beaucoup vers le fanatisme religieux ou nationaliste.

Avec Gabriel Garcia-Marquez et
Cent ans de solitude, Rachid Boudjedra prêche pour la mise à mort d'un ordre international qui se nourrit d'injustice et d'asservissement des peuples. R. Boudjedra plaide pour la récupération culturelle de soi et de son âme profonde, sous la houlette d'une mère mutilée par la tradition. Ici, Boudjedra prend le parti des partisans d'une révolte, celle des Carmates, qui brûlèrent le Coran. Il défend une récupération d'un soi perdu antérieur à l'Islam.

Dans une synthèse éblouissante finale, le critique met en relief la contradiction fondamentale où est le romancier. Elle n'est cependant pas seulement la sienne mais celle d'une société et de tout un pays. À vouloir arracher la Rupture radicale avec le Passé, la Religion, la Tradition immobiles, l'obscurantisme, mais aussi avec l'autre aliénant, colonialiste ou simplement autre, incarné par l'Occident qui va jusqu'à englober A.Camus, et encore avec la corruption du pouvoir en place, avec un ordre machiste et patriarcal antiféminin, Rachid Boudjedra s'enferme dans une solitude paranoïaque sans issue sinon dans la violence qui engendre de nouvelles aliénations. Cela, alors même que Rachid Boudjedra rejette et répudie cette violence qui vient d'un père oppressif envers une mère injustement humiliée.

Cependant, à travers le passage en revue de l'oeuvre de R. Boudjedra, Mohammed-Salah Zeliche développe une version des alternatives dans lesquelles la société algérienne, elle-même, se trouve inexorablement prise. Il lui ménage une autre ouverture. Entre un salafisme qui rejette le présent et sacralise le passé, une modernité plagiée de l'Occident qui rejette le passé et prétend couper les racines avec le passé et une troisième voie qui cherche une conciliation entre les inconciliables ou entre un salafisme passéiste et une technocratie mimétique coupée des sources profondes de la Pensée scientifique, Mohammed-Salah Zeliche oppose, avec le penseur égyptien Mahmoud Amine El Alem, à R. Boudjedra, l'assimilation du patrimoine historique et des valeurs scientifiques universelles et culturelles dans l'expérience du monde arabe actuel. Rachid Boudjedra a trouvé en Mohammed-Salah Zeliche non seulement un lecteur pénétrant et rigoureux mais aussi et surtout un esprit capable d'embrasser le débat humain et politique qui travaille depuis l'origine son oeuvre romanesque dans ses profondeurs. En réalité les forces idéologiques, spirituelles, sociales et politiques qui portent à l'être les romans de Rachid Boudjedra sont aussi celles qui constituent la chair même la société algérienne depuis l'origine.

Est-il possible d'ajouter un propos qui traverse les cultures? Les affinités entre Rachid Boudjedra et Louis-Ferdinand Céline ou Claude Simon ne sont pas gratuites ni non plus à mettre simplement sur le compte de l'héritage, justement,de l'époque coloniale. Le lecteur européen entend aussi dans la différence de l'oeuvre de Rachid Boudjedra et l'étude critique de Mohammed-Salah Zeliche des échos non étouffés des débats qui ont déchiré violemment les sociétés européennes, entre l'extrême rigorisme protestant de l'attachement à la Lettre du texte divin et la voie moyenne de l'anglicanisme, peints par Walter Scott dans son évocation des luttes qui aboutirent à l'éviction des Stuart et l'apparition du parlementarisme "libéral". Ou encore l'écho des conflits qui opposèrent et opposent toujours aujourd'hui l'attachement à la Tradition sacrée incarnée par l'église catholique et la modernité républicaine et démocratique, "laïque", le libre examen de la raison. Mahmoud Amine El Alem comme Mohammed-Salah Zeliche parlent de valeurs scientifiques universelles et culturelles à assimiler par les consciences humaines à travers le monde. Non seulement ces valeurs ne sont la propriété de personne mais encore leur assimilation pose toujours autant de problèmes à l'Europe aujourd'hui que par le passé.

Par
Max Véga-Ritter

Professeur émérite. Université Blaise Pascal.
Clermont Ferrand

Pour citer cet article:

Commentaire de L'Ecriture de R. Boudjedra. Poéthique des deux rives par Max Véga-Ritter
http://membres.lycos.fr/dzlit/mszeliche.html
Ou
http://www.sentiers-sentiers.blogspot.com