lundi 28 août 2006

L'altérité. Une transcendance dibienne des paysages voisins





















Rédigé par
Mohamed-Salah Zeliche
Paru dans DALHOUSIE FRENCH STUDIES
N° spécial intitulé : Identité et altérité dans les littératures francophones
Volume 74-75 Printemps-Eté 2006

Extrait

Elle [l’oeuvre] est dite riche ou pauvre au regard de la culture qui la compare aux autres œuvres, qui en tire ou non un accroissement de savoir, qui l’ajoute au trésor national, humain, ou qui encore y voit seulement un prétexte pour parler ou pour enseigner. Maurice Blanchot, L’espace littéraire, Gallimard, 1955, p. 268.

A l’indépendance de l’Algérie déjà, la question de l’identité, de surcroît l’identité individuelle, ne se pose plus que dans un concert des voix les unes toutes discordantes des autres. Ce, contrairement aux années d’occupation coloniale où toutes les tendances fusionnent pour répondre au mot d’ordre d’unité nationale. Dès lors donc que le destin n’est plus commun/communautaire, on a pu voir se développer chez nombre d’intellectuels une pensée nouvelle et renouvelée ne jurant que par la notion d’autonomie.

Forcément alors, le ‘’je’’ s’interdit tout manque de délicatesse ; il doit être à même de se frayer un passage dans le tumulte intarissable des discours dérisoires, voire irréductibles. A l’origine de ces discours, il va sans dire, étaient la rancœur et la démesure, non la pondération. Le souvenir de l’atroce guerre de libération, constamment présent, sinon incessamment entretenu, devient pour beaucoup un réel fonds de commerce. Aussi l’être algérien se confine-t-il inéluctablement dans le malaise, confronté aux sentiments confus et aux contradictions. D’où l’urgence pour des romanciers de se justifier et/ou « voir plus clair ». Cette expression d’ailleurs, Dib la reprendra dans plus d’un récit. Elle représente au reste le mobile sinon l’argument indubitable à tous ceux qui ont à cœur de repousser toujours plus loin les frontières. L’émancipation individuelle campe ainsi au centre des récits non pas seulement en tant que thème de prédilection mais comme prétexte à débattre et comme cheval de bataille.

Voir plus clair, et en soi, au premier chef, faut-il préciser. Descendre aux tréfonds de l’imaginaire tant collectif qu’individuel – pour « comprendre ». Par suite, le dire s’impose une sorte de silence et de mystère. Et l’écrivain offrira l’apparence de tracer une limite entre un soi et un autre, d’élever le donjon du moi à la mesure de sa suprême ambition. Dib, quant à lui, en tout cas, à l’aube même de l’indépendance de son pays, entamera une œuvre nouvelle aux contours d’un secret et au charme voilé quasi inviolable. Or, justement, pour paradoxal que cela paraisse, il se trouve qu’il y a là ce qui participe d’un principe fondateur d’éthicité. L’humain et le souci de l’autre en sont fort redevables, nul doute. Car, malgré le monde épouvantable auquel l’œuvre prête sa résonance, Dib n’a d’autre rôle que celui d’aller au fond des choses, d’autre perspective que celle d’un homme solidaire du monde – celle d’une fratrie large et dont l’espace tient « hors des murs ». Monde qu’il intègre en lui, réhabilite et réintègre tout à la fois.

Deux récits sont à ce titre révélateurs : Qui se souvient de la mer (1962) et Cours sur la rive sauvage (1964). Là, Dib s’engouffre dans ses songes ; les galeries de l’être ainsi que leurs obscurs recoins le conduisent forcément à filer la métaphore d’une parole remarquablement humaine – affranchie notamment de la toute-puissance des préjugés.

Hors des murs : l’espace dibien
Qui se souvient de la mer…telle pourrait être une question préjugeant d’une expérience ou d’une connaissance : d’une part, la mer au regard du narrateur auteur serait sinon absente du moins distante ; d’autre part, à un stade avancée de l’évolution des choses, se rappeler avec netteté de ce qui est de la nature des bouleversements et du cauchemar, ne relève désormais plus de l’évidence.

Quand bien même on saurait que personne ne s’en souvient plus très bien, et malgré la résistance de l’être à emprunter les sentiers scabreux et les dédales obscurs/obscurcissant, il valait donc la peine de se la poser cette question. Elle autorise le réinvestissement de soi, les retrouvailles avec cette espèce de sensation d’un monde stratifié voire cloisonné dont on ne sait avec exactitude qui du réel et du rêve lui confère son air endiablé. Elle participe à l’idée de mesurer la distance entre le soi et l’autre, l’être et le non-être, le sens et le non-sens, etc. ; partant, de dire si désormais l’espoir est permis ou non. Le tout donc, est de situer le sommet atteint par l’horreur, de dire le cauchemar et l’inqualifiable expérience de l’aliéné. Ce faisant, Dib aura donné corps, malgré l’apparente contiguïté, à l’écart astronomique entre le ‘’dessus’’ et le ‘’dessous’’ ; il aura surtout suggéré l’idée d’un monde où l’horreur cède à la volonté de paix. Il suffit, pour cela, chaque fois qu’un « chant sourd » ou un « brisement » parviennent à nos oreilles, de songer et de se souvenir…de la mer/e.

Ce titre en lui-même est l’indice et le jalon tant de la pensée que du cours des événements. En l’occurrence, il préfigure la distance astronomique à ce jour parcourue et cependant la fin du naufrage et/ou de l’odyssée : à l’issue du récit, on a l’impression que le narrateur est finalement parvenu à la frontière du cauchemar, laissant loin derrière lui la résonance sourde d’un monde fou. Visiblement, il n’en reste plus de son expérience traumatisante que d’épais nuages et de pâles souvenirs – forcément –, arrêtés néanmoins en un temps dont il faut bien maintenant remonter courageusement le fil pour s’affranchir de ses démons.


[Voir la suite dans l'ouvrage collectif Identitité et altérité dans les littératures francophones, Dalhousie French Studies, Volume 74-75 Printemps-Eté 2006, pages 157 à 171].