mardi 7 novembre 2006

Philosophie et littérature. Des endroits de leurs articulations

Article rédigé par
Mohamed-Salah Zeliche
Extrait

Philosophie et littérature : voilà deux aires que rien ne semble rapprocher. Or le 20ième siècle est à peine arrivé qu’elles vont se mettre à multiplier les occasions de rencontre. Ayant d'emblée en commun le langage et le souci de cohérence, elles ne peuvent que se vouer à des échanges fructueux. Côté philosophie, tandis que rien n’était plus dérisoire à son principe de pensée pure que l’irréalité, on s’est mis à fréquenter volontiers les œuvres fictionnelles. L’on s'accorde à dire, finalement, que la littérature est susceptible d’exprimer l’existence dans son envergure la plus variée et la plus large – preuve en est la difficulté de lui assigner des limites. Et lorsque la pensée lui est un allié naturel, cette même littérature fait montre de prendre en compte l'intégralité de l'expérience humaine, n'occultant rien que l'analyse ne prétende pouvoir restituer. Autant dire que la philosophie qui aime à braver la complexité ne saurait trouver objet d’étude plus digne d’elle.

Vers une re-connaissance
La séparation univers poétique/univers des idées participe d'une tradition ancienne. Soit d’une tendance exclusive à dire le monde : celle-là qui mise tout sur la réflexion sans montrer beaucoup d’égards à l’intuition – ni d’ailleurs à la sensibilité qui est une réalité de l’homme inséparable du monde. Les poètes, aiment à répéter certains, rendent compte de leurs créations avec moins de justesse que ne sait faire leur auditoire. Ils appréhendent l’univers sur d’autres plans que ceux célébrés par les philosophes – principalement sur le plan subjectif. Platon les juge d’autant plus dissipés qu’assez peu scrupuleux de dire la vérité, aussi ne peut-il les cantonner que dans la ‘’nébulosité’’ de leurs fictions. A cet ostracisme, la raison n’accorde guère de caution, d’autant plus que pour lui les poètes tireraient leur parole du souffle insidieux de certaines divinités. De quoi surprendre des philosophes que l'emprise du mythe soit à ce point forte sur l'auteur de La République. Alain Badiou, philosophe, dramaturge et romancier, dit à juste titre dans un article accordé au Magazine littéraire :

« Il est obscur […] que le styliste Platon, l’homme de ces grands poèmes en prose que sont les mythes où il nous raconte le destin des âmes au bord du fleuve de l’oubli ou les chevaux noirs et blancs de l’action, s’en prenne avec une si rare violence à l’imitation poétique, au point de déclarer à la fin de La République que de toutes les mesures politiques qu’il préconise, la plus importante est le bannissement des poètes »

Eût-elle été disqualifiée et appelée longtemps à désavouer ses ‘’délires’’, la poésie pour autant ne continue pas moins à susciter l’intérêt. Elle fait figure de hardiesse – et par là, de génie –, tant et si bien que l’engendrement de la littérature finit par se produire. Elle fera exploiter pour son compte les ressources de la réflexion et verra ainsi se multiplier les études pour cerner son essence, révéler ses non-dits, dire son rôle, expliciter ses pouvoirs et ses fonctionnements.

Les mots ne sont pas aussi creux qu’on les pense, loin s’en faut, pétris donc de chair, innervés et témoins sensibles des rapports au monde de l’homme. Leur subjectivité leur confère d’inestimables potentialités ; en ce sens qu’ils appréhendent jusqu’au temps lui-même. Transhistoriques, ils véhiculent la conscience des hommes, relaient les générations, impliquent dans l’en-devenir, actualisent continûment les horizons d’attente. Partant, ils arrogent au langage un pouvoir tout à la fois d’exploration, de connaissance et de conquête. A ce dynamisme, et ce côté vivant, l’art doit en somme d’affirmer sa perception particulièrement fine.

En règle générale, on affilie volontiers l’esthétique à la littérature, la rigueur et la logique plutôt à la philosophie. Encore qu’on postulerait aisément qu’à l’esthétique contribue la rigueur et qu’à la rigueur participe l’esthétique. De là, dans un cadre argumentatif et un but strictement démonstratif, le souci nécessaire des philosophes pour la forme que doivent prendre leurs propos. Selon que l’on est philosophe ou poète, l’influence provoquée sur le lecteur n’est jamais de la même nature.

A cet effet, la littérature, dont le discours est en principe estimé pour lui-même, doit faire acte d’originalité. Cela, au même titre que la philosophie qui, elle, est appelée à prendre le parti de l’universalité et de la neutralité des idées. Il n’est rien qui retienne plus l’attention des philosophes que l’élaboration des concepts. La volonté de donner leur propre conception du monde c’est cela manifestement la seule originalité qu’ils admettent, recherchent et revendiquent – mais c’est cela qui élève leurs travaux au rang de la création, les plaçant au-dessus du banal et du commun quotidien.

La littérature, pratique éminemment artistique, comme telle expression de l’homme et tout à la fois témoignage de son exceptionnelle sensibilité, est (face au monde, face à l’histoire, aux changements sociaux et d’opinions…) en perpétuelle évolution, donc difficilement définissable, tranchant toujours est-il avec la philosophie qui ne veut se reconnaître que dans l’immuable. Elle contourne le réel, le subvertit, le transforme, le transcende... à la différence de la philosophie qui ne transige guère pour cerner son essence. Différentes sans doute quant à leurs approches du monde mais non sans que toutes les deux aient une même visée : s’interroger sur l’existence et l’homme et le mystère qui les entoure. Voilà qui d’un point de vue interdisciplinaire et cognitiviste pourrait présager de découvertes fructueuses. De là en effet l’importance de plaider pour une pensée encyclopédique et l’intérêt remarqué aujourd’hui de désenclaver les disciplines.
A suivre….

Ci-après quelques uns des thèmes traités dans le cadre de cette recherche :

La philosophie au temps de la Grèce antique
  • La question de la vérité
  • Le clivage poésie/philosophie
  • La pensée encyclopédique (Aristote)
Au siècle des Lumières
Les lois de l’esthétique
Au départ était la perception
Mythe et réalité : une même textualité
  • René Girard, Claude Lévi-Strauss…
La grammaticalité comme accès à la vérité
  • Ferdinand de Saussure, Noam Chomsky…
Jacques Derrida
Michel Foucault
  • La liberté à l’aune du langage de la folie
  • Capture de la parole
  • L’auteur du discours : une simple fonction
Henri Bergson
  • Chair des mots et conscience du monde
Création artistique et humanisme
  • Sartre vs Camus
  • Etc.
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Pour citer cet article :
M-S. Zeliche
http://www.sentiers-sentiers.blogspot.com/

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