mardi 30 octobre 2007

Fiction et réalité : dépassement et diffamation






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Article rédigé par Mohamed-Salah Zeliche paru sur COME4NEWS le 30 oct. 2007

La littérature comparaît à la barre. Au cœur du sujet : une intention de nuire. Elle est tantôt déboutée tantôt acquittée – à l’égal de sa commère la caricature, fort bien applaudie dans la relaxe de Charlie Hebdo.

Sur son site, Jean-Marie Le Pen communique à la presse l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans l’affaire qui l’opposait à l’écrivain Mathieu Lindon, son éditeur P.O.L. et Serge July, directeur de Libération à l’époque des faits. Lapidaire et sans état d’âme, le communiqué désigne ces derniers comme d’indéniables diffamateurs – la justice française les ayant déjà désavoués.

L’accent est mis sur le fait que c’est « la réalité et non la fiction » qui a été jugée. Entendre : si le texte incriminé prétend être une fiction, les faits, eux, restent du ressort de la réalité. C’est leur utilisation, autre réalité, que le FN souhaite apporter à la connaissance de l’opinion. Pour ce parti comme pour son président l’arrêt de la CEDH a valeur de démenti des idées qui leur sont opposées. Ils ne sauraient espérer meilleur appui à leurs desseins politiques.

Les faits remontent à 1998. Mathieu Lindon publie un « roman » s’intitulant Le procès de Jean-Marie Le Pen. Y est évoqué la mort à Marseille d’un jeune homme comorien (Ibrahim Ali) entraînée par des colleurs d’affiches du FN. Mais on y est revenu aussi sur l’assassinat, le 1er mai de la même année 1995, du jeune marocain (Brahim Bouaram) jeté dans la Seine par des skinheads lors d’un défilé parisien du parti de Jean-Marie Le Pen. Lequel, dans la foulée de la narration est qualifié de « chef de bande de tueurs », de « vampire » et de menteur.

Serge July, lui, fait paraître une pétition dans Libération, permettant à 97 écrivains de soutenir l’auteur – ce qui n’est pas pour minimiser l’effet des propos incriminés. La justice française y voit là un comportement propre à exhorter à la violence. Et – quand bien même Jean-Marie Le Pen aurait été déjà condamné pour délit d’opinion – la CEDH, saisie à son tour, ne déroge qu’à peine aux jugements des tribunaux de Paris. Trois des quatre passages impliqués sont jugés diffamatoires.

La part de la fiction et de l’imagination est sans doute remarquable dans le livre de Mathieu Lindon. Néanmoins, de faire valoir que son entreprise est fictionnelle ne lui a été d’aucune utilité. Le titre est explicite. La personne à qui il impute les faits est – comme l’énonce l’article 29 de la loi sur la presse – clairement désignée. Par là, le délit de diffamation davantage établi. Ainsi l’auteur a-t-il inversé la donne – en étant aussi intraitable que le FN est ‘’dangereux’’. Il franchit la ligne qui aurait pu assurer à son travail le statut de fiction. Du coup, sous sa plume le texte devient un passage à l’acte ; tout au moins un acte matériel et une pratique réglée. L’éthique alors interpelle le justiciable qu’est l’auteur.

Nous sommes loin de Roland Barthes qui, évoquant L’Etranger, prête de la blancheur à l’écriture de Camus. Laquelle consiste dans un style quasi journalistique au moyen duquel, face à l’Histoire, l’auteur adopte une posture détachée propre à lui éviter les écueils. Loin, certes, également, des Mandarins (1954) où Simone de Beauvoir, grâce à un ‘’puzzle’’ dont elle a changé et interverti les noms des protagonistes, aurait prétendu qu’Albert Camus avait commis un faux témoignage. Mais là aussi les faits ont parlé qui appartenaient à l’Histoire – n’en déplaise à l’auteur qui refusa de l’admettre. Il y a chez tout écrivain une charge affective latente, parfois intense, qui amène à recourir à l’esthétique. Et cette esthétique formante, transformante, excitante… n’arrive à ses fins qu’en recourant à l’indirect.

La littérature n’est pas supportée quand elle accuse sans apporter de preuves. Ni quand elle excite âprement ce qui est intimement profond dans l’être, qu’elle s’empare d’un des versants de l’affect pour lui prêter une coloration diffamante. Ni encore quand, à travers un cas isolé ou individuel, elle impute la faute à tout un groupe, à toute une culture pour les offenser, les provoquer, inciter à les haïr et à les excommunier. En somme, le caractère est pervers d’une telle parole – le locuteur entendant Etre à travers la négation de l’autre.

Notons que si l’intention de nuire est souvent flagrante, elle n’a pas toujours requis le même jugement de la part des tribunaux. L’on en veut pour preuve l’affaire Houelbeq dans son déchaînement contre l’Islam. Mais aussi l’affaire Charlie Hebdo dans ses caricatures, relaxées sous des applaudissements. L’un comme l’autre ont suscité des solidarités fort peu honnêtes. Cela, alors que la défense trouve une échappatoire dans le clivage Islam/intégrisme. Elle oriente les regards vers celui des versants qui n’a de renom que celui de la violence. Ici également la donne est inversée mais au bénéfice de l’offense et de l’incitation à la haine.

Présent dans les situations d’intolérance et de rejets, dans les phénomènes de groupes, dans les questions identitaires..., l’affect procède pour donner raison à la seule mêmeté. Il marque de son empreinte la volonté de soumettre l’autre à une vérité proclamée comme plus loyale. Les écrits tendancieux puisent dans son magma sulfureux quand ils ‘’passent à l’acte’’. Il est la force à l’état brut et primitif et la forme qui entend dominer de toute son étendue. Mais, en réalité, l’art comme la littérature ne sauraient s’accommoder que de son versant positif – celui qui permet de communier avec le monde.

Moralité : dans la conjoncture délicate des luttes politiques, des règles de la démocratie, du respect de l’intégrité de la personne – fût-ce au détriment de nos bouillantes convictions –, il faudrait se garder d’aller au-delà de ce que peut supporter le débat. M.-S. ZELICHE.

Pour citer cet article :

Mohamed-Salah Zeliche, "Fiction et réalité : dépassement et diffamation", http://sentiers-sentiers.blogspot.com/

mardi 23 octobre 2007

La mémoire, l’émotion, l’enjeu...






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Article rédigé par
Mohamed-Salah Zeliche
paru sur
AgoraVox





Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, s’en prend aux enseignants des lycées qui refusent de lire la lettre de Guy Môquet. Il les qualifie de corporatistes tout en leur reprochant de «prendre en otage un moment d’émotion collective». Cela, précise-t-il, pour des raisons qui n’ont rien à voir «avec le contenu de la lettre ni avec leur devoir de professeur ou leurs scrupules d’historiens». Il y a dans cette posture des reproches qui interpellent par bien des aspects. Le moindre est de s’interroger sur ce que cette lettre représente en dehors de son apport historique et éducatif peu particulier.

L’on notera certes que les propos d’Henri Guaino trouvent matière à s’étonner, à s’indigner, voire à regretter que la fibre nationaliste ne soit pas le pain quotidien des enseignants. Mais en réalité il faut voir là encore l’aveu d’un système posant l’émotion comme un facteur de cohésion nationale. Tant pour endoctriner des étudiants que pour agir sur l’opinion en général, l’émotion comme la mémoire ont constitué de précieux recours aux régimes totalitaires. De quoi en effet évoquer des moments nombreux de l’Histoire où des discours hystériques transformaient les hommes en chair à canon. En tout cas, le pouvoir actuel semble bien avoir besoin de donner un tantinet d’enthousiasme à la France et un tantinet d’humanité à son image. Cette lettre, cette mémoire et cette émotion, tout indique qu’on tente de les détourner.

Les mots qui viennent aussitôt à l’esprit pour qualifier cette posture sont propagande et attitude politicienne. Mais ce sont eux justement que l’on voit prendre place dans les coups de gueule des officiels Henri Gaino et Xavier Darcos. Quelque chose leur échappe et visiblement ils entendent le rétablir. Peut-être est-ce là l’essentiel de leurs rôles. Ils se mettent dans la peau de la nation. Et, comme des mal-aimés, montrent qu’alors même qu’ils sont dignes, leurs efforts sont vus à l’aune des partis pris - et, par là, sabotés. Indignité tout à fait à sa place ! Ainsi peuvent-ils dégager leurs discours de l’individuel et du particulier, lui conférant un ton de légitimité absolue. Or ce n’est là que paravents : ces mots, il convient de les appréhender comme une obstruction aux discours cantonnant déjà la droite au pouvoir dans une position condamnable.

Les propos d’Henri Guaino sont à lire tout à fait à rebours : son ton de colère semble vouloir dire qu’il a trouvé la formule qui lui donne raison sur la rébellion des enseignants et en même temps sur les détracteurs de tous bords. En squattant la nation et en donnant l’air de l’intégrer sans réserve en soi, il vole au secours du pouvoir dont il est la plume, la parole incarnée et la figure idéologique. L’offensive, par médias interposés, de BHL si elle pratique la duplicité (dédouanant et tirant d’affaire Nicolas Sarkozy), a au moins permis de montrer jusqu’où le langage du conseiller spécial à l’Elysée peut être truffé de non-dits, de mépris et de fourberie. Le paradoxe d’un tel homme politique est en effet de prêcher le messianisme sans en être méritant d’aucune sorte.

Il y a là qui interpelle par un côté méphistophélique. L’on fait semblant. L’on se montre triste et même très peiné. L’on joue avec les mots en leur faisant dire tout et n’importe quoi. H. Guaino s’interroge sur « ce que doivent être [...] l’éthique et les devoirs d’un professeur dont la nation a payé les études, dont la nation paye les salaires et auxquels la nation confie ses enfants ». Les enseignants... ces traîtres à la nation... ces monstres ! Les mots sont, on le constate ici, d’un autre temps, voire d’une dureté qu’il serait difficile de ne pas associer à la langue d’un caudillo. C’est la langue de bois par ailleurs dans tous ses états et ses désordres, elle se pare de respect et de dignité, mais pour laisser tout le champ à l’arrogance. La France ainsi a franchement des allures de République bananière. Derrière le mot nation, et l’égard de façade, que de servitudes se profilent et que de libertés on entend prohiber ! Henri Guaino use d’un langage paternaliste, en outre culpabilisant, qui vise sévèrement à faire rougir de honte. Les enseignants, pense-t-il d’ailleurs, doivent beaucoup à cette nation ! Lui, il le comprend fort bien : il n’est pas n’importe lequel des Français et son amour pour la France ne souffre d’aucun défaut... Or, voilà... il y a malentendu ! Et il faut bien s’entendre sur le sens que l’on doit prêter aux mots.

La nation manière Henri Guaino ? Les professeurs ne se reconnaissent pas en elle. Et pour cause, elle n’inspire guère confiance. Elle a des tas de choses à se reprocher et comme telle paraît rattrapée par un sentiment de faute. Elle pratique le détournement de la mémoire tant elle est moralement en faillite et qu’elle a besoin de se refaire la face. La vraie nation, elle, est au-dessus des petitesses, ne monnayant rien pour être respectée. Elle est capable de faire sereinement son autocritique. Elle ne s’embarrasse nullement devant les questions humanitaires parce qu’elle en fait sa priorité et son souci permanent.

L’on se demanderait à juste titre d’où est venu l’intérêt de Nicolas Sarkozy ou de Henri Guaino pour un jeune Résistant, par ailleurs communiste, fusillé par les nazis en 1941. L’on se demanderait s’il pouvait exister un lien - si secret et si infime soit-il - qui rapprocherait Guy Môquet d’une UMP s’enfonçant dans les contrées de l’intolérance et de l’intolérable. Mais l’on se demanderait encore plus comment, après un discours comme celui de Dakar, on peut trouver des affinités avec Guy Môquet. N’est-ce pas passer d’un pôle à son opposé ? N’est-ce pas faire semblant ? N’est-ce pas manquer de repères ? Lire la lettre de Guy Môquet aux lycéens, pourquoi pas ? En faire un devoir et lui donner un caractère solennel est une ingérence et un geste liberticide. Cela est une autre histoire et l’éducateur digne de ce nom doit refuser de l’enseigner. Honnêtement, cela équivaut, de par « l’émotion » dont la lettre est censée porter, à dédouaner la seule UMP, à lui faire une virginité.

Laide est sans conteste l’image aujourd’hui du pouvoir en place qui a besoin de liftings. Car, sinon, pourquoi aller chercher des valeurs humaines sur des contrées plutôt communistes. L’esprit d’ouverture du chef de l’Etat ? Surtout pas ! En vérité, l’enjeu est, d’une part, de ratisser large et, de l’autre, de minimiser le chaos dans lequel la politique sarkozyste n’a de cesse d’engouffrer son monde. Tout en prônant un discours de non-repentance, soi-disant pour ne pas s’interdire « d’être fiers » de la France, Nicolas Sarkozy, certes en homme « déculpabilisé », engage son pays dans la voie du chauvinisme, sans un rien de bonne apparence. Quand ce discours ose prôner la haine de la repentance, non seulement il fait table rase du passé colonial et de la critique de ce passé, mais il fait table rase du passé vichyste antisémite et interdit la mémoire. Cet écart, certains ne lui tiendront pas rigueur de le provoquer. Il est le fait toujours est-il des incohérences que lui aura fait accomplir son opportunisme. Chasser sur les terres du FN mène forcément à l’absurde.

Bref, ce serait contrevenir à l’esprit même de la lettre de Guy Môquet que de s’inscrire dans les perspectives inhumaines de l’actuelle UMP. Les professeurs - refusant d’avoir d’autres yeux que les leurs pour voir - ont tout simplement fait acte de maturité et d’indépendance. Autant laisser en effet les lycéens et leur candeur en dehors des calculs machiavéliques. Le devoir d’un éducateur est très certainement de dispenser un enseignement qui permette aux apprenants de déjouer les impostures de quelque sorte qu’elles soient. Le refus des enseignants d’assigner un piètre rôle à cette lettre est bien le signe finalement d’une conscience demeurée intacte.

mercredi 3 octobre 2007

Cette guerre qu’on aime tant faire...

Article rédigé par
Mohamed-Salah Zeliche
Paru sur AgoraVox le 03 oct. 2007

« Vous avez dit "guerre", monsieur Kouchner, vous n’avez pas tort... »1. Tel est le titre d’un article paru le 24/09/07 dans la rubrique "Opinion’" du Figaro version électronique. A. Glucksman qui en est l’auteur s’étonne qu’un mot du chef de la diplomatie française suffise pour que « les encriers se mettent en ébullition » et que des chancelleries d’Europe occidentale s’appliquent à publier « leur désapprobation d’une façon fort peu diplomatique ». Il compte par là dédouaner le french doctor. Or, pour y arriver, il doit rappeler au monde l’exceptionnelle clairvoyance de celui-ci. Bref, démontrer - fût-ce au prix d’une grille déformante - que cette guerre est à faire.

A le lire donc, on n’avait qu’à prendre au sérieux « la crainte » de Bernard Kouchner - d’autant plus qu’elle découle d’une opinion longuement échafaudée sur la guerre. Crainte qui, soit dit en passant, est aussi la sienne propre. Tout comme celui-ci d’ailleurs, il cite les propos de Nicolas Sarkozy qui, neuf mois avant son accession à la présidence, lui confie, alors qu’il l’interviewe, dans quelle mesure la crise iranienne était « la crise internationale la plus grave actuellement ». Cela, dit-il - comme pour les prendre à témoin -, en présence de Yasmina Reza et de Pascal Bruckner. Il faut dire qu’à cette époque le futur locataire de l’Elysée comblait tous les fantasmes, de paix comme de guerre : l’essentiel étant qu’il donne corps lui-même à ses fantasmes électoraux. Tant et si bien qu’aujourd’hui certaines de ses opinions confinent à des promesses qu’il lui faudra ignorer ou honorer.

Glucksmann, tout en voulant croire encore que Nicolas Sarkozy n’a pas changé d’avis, rappelle que celui-ci avait lui-même prôné la « fermeté » devant les ambassadeurs de France réunis au mois d’août dernier à l’Elysée. En fait, il donne plutôt tout l’air de remarquer le "tort’" de Nicolas Sarkozy qui a désavoué si vite le catastrophisme de son ministre aux Affaires étrangères et qui est revenu sur ce qui aurait tenu lieu de promesse. C’est finalement attendre aujourd’hui du chef de l’Etat un appui indéfectible et compter sans les soins méticuleux qu’il apporte à son image.

Les déclarations de B. Kouchner ne sauraient que désavantager N. Sarkozy, devant l’opinion française et devant l’opinion mondiale. Le fait est que la question atteint tout à coup des proportions effrayantes alors qu’il n’est qu’au début de son mandat. Plutôt que de se laisser embarquer comme malgré lui, il se démarque de son ministre - toutefois sur la forme, non sur le fond. Un peu moins d’empressement et un peu plus de tact auraient mieux valu que l’alarme stridente qui a fait sursauter tout le monde. En tout cas, en empêchant de parler de guerre et en insistant de ne parler que de dialogue, N. Sarkozy inflige déjà à certains de ses amis ce qui s’apparente à un sérieux revers.

Y a-t-il vraiment lieu de se prévaloir de cette « fermeté » ? Glucksmann pense que oui : le moment est fort bien « calculé » et B. Kouchner n’avait qu’à jeter son « pavé dans la mare des non-dits ». A croire que le « nouveau philosophe » pense être le seul à pouvoir parler et comprendre un langage dénué « d’hypocrisie », d’avoir seul le courage d’appeler un chat un chat. Certaines expressions de nos jours, on en conviendrait, comme celle-ci, ont retrouvé une jeunesse expansive : grâce à elles, des plumes se joignent aux voix de certains politiques qui espèrent tronquer la bonne conscience de ses scrupules les plus justifiés. Les linguistes, les chercheurs en analyse du discours et en sociocritique en savent un peu plus sur ces arbres qui entendent couvrir la forêt. En tant qu’ « avant-garde » et bichonnés des médias, côté nouveaux philosophes, l’on est toujours frais et dispos pour venir décréter ce qui est sensé et ce qui ne l’est pas - comme, ailleurs, d’autres déclament leurs fatwas.

L’Iran se dote de sa bombe, il se prépare donc à faire la guerre au monde, à ses voisins tous confondus... Qui le voit ? Qui peut en parler ? Les éclairés le peuvent. C’est dans des termes d’ailleurs allégoriques et prétendument illuminés que Kouchner et sa logique guerrière nous sont présentés : « Lorsque le sage désigne la Lune, les imbéciles contemplent son doigt ». Retrouvons ici la formule nietzschéenne qui fustige l’idéalisme, reprise par Glucksmann page 229 dans son ouvrage Le Bien et le Mal : « voici ce que j’appelle l’idéalisme : apercevoir un lever de Soleil chaque fois qu’on allume une chandelle ». Les « imbéciles » sont, peut-on facilement traduire, la majorité dominante, la foule sourcilleuse, idéaliste, mais ignare et aveugle. Les éclairés, eux : les philosophes nouveaux, la minorité va-t-en-guerre et nullement hypocrite. Eclairés en effet mais, a-t-on envie de remarquer, par les seuls projecteurs que l’on braque sur eux.

Le danger est réel. La guerre inévitable. A. Glucksmann en est certain, qui en sait autant que Kouchner. Les experts l’affirment sans ambages. Encore « deux ou quatre ans » et l’Iran aura sa bombe : il y a « péril en la demeure ». Pourtant des calculs irréfutables et du réalisme dont il se targue, l’on ne retient qu’une vue approximative à la limite de la paranoïa, du doute et du spéculatif. L’on ne saisit dans ses "homélies’", pour éclairées qu’elles prétendent être, que les intérêts si évidents auxquels il est inféodé.

Son intention, tente-t-il de faire croire, n’est que d’éviter que l’Iran atteigne « le point de non-retour ». L’évidence, c’est cela... Il n’y a là rien de pervers. Pourquoi empêcher ce pays de se doter d’une telle bombe ? Mais parce que ceux de cette région du monde se tuent pour un oui et pour un non, ils stagnent encore dans un Moyen Âge du type européen. L’inquisition ! Parce que, d’autre part, il faut en finir avec cet idéalisme sot et naïf qui n’a pas empêché Hitler d’être Hitler ni le Goulag de sévir. En somme, Gilles Deleuze n’a pas tort qui, dans un texte écrit le 5 juin 1977, soutient : « ils [les nouveaux philosophes] vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin [...]. [Il] n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux » 2. Et de fait, ils mettent dans les moules hitlérien et stalinien tous ceux que leurs terribles préconçus leur désignent.

Force est de constater qu’ils investissent dans des stéréotypes, voire dans des concepts creux remplis ou grisés par leur intolérance. Il n’a tenu qu’à un fil que Glucksman ne lance à la face du monde : quiconque n’est pas issu de l’UE doit être renvoyé au Moyen Âge et, de ce fait, n’a droit qu’à des claques. Là en effet quelque chose grince que la pensée digne de ce nom ne saurait concevoir. On lui demanderait pourquoi alors priver l’Iran de son droit de sortir de son Moyen Âge, il répondrait : « c’est évident : il est capable de fabriquer la bombe atomique ». C’est dire à quel point le paradoxal, le racisme et le sectarisme peuvent faire bon ménage.

En Irak, « les Américains sont désemparés » : ils « affrontent un adversaire capable de tuer les siens à l’infini ». L’idée de Glucksmann est ainsi d’annoncer que le génie de certains ne tient que dans leur capacité à provoquer le chaos général. Lequel chaos est plus puissant que les hélicos et les tanks. Force d’un côté et monstruosité de l’autre : voilà qui est assez pour autoriser une guerre... contre l’Iran. Son raisonnement, à cet endroit précis, comme on peut le constater, exécute un saut, une pirouette, si l’on veut : il se connecte à n’importe quoi, pourvu que le ton garde sa gravité. La méthode, pour aller aux déductions escomptées, consiste à plaquer une séquence de l’histoire, un personnage de l’histoire, etc., sur un événement hypothétique. Du réel (ou ce qu’on veut faire passer pour du réel) appliqué sur de l’hypothétique, le tout noyé dans une parole délirante et sans vergogne, rend totale la confusion. Glucksmann, sitôt ses griefs contre l’Irak rassemblés au complet, part à l’assaut de l’Iran. Ne serait-ce que parce qu’il est susceptible de ressembler à l’Irak, l’Iran est sommé d’abandonner sa bombe ou, sinon, de préparer sa tombe. Les mollahs jusqu’aux plus modérés sont, selon lui, incapables de s’émouvoir. Ils sont à même d’immoler 15 millions des leurs « pour la gloire théologique [d’éradiquer] l’entité sioniste ».

Cette conclusion, fondée certes sur une crainte, mais surtout sur un cortège de préconçus, si elle augure le chaos, accorde aux envahisseurs, les alliés en l’occurrence, l’envergure de bienfaiteurs. La victime ? Tiens donc ! Elle n’a que ce qu’elle mérite. Sa résistance est folie et pur fanatisme.

Vous avez dit "guerre’", vous aussi M. Glucksmann, et aucune guerre n’est bonne à faire...

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  1. André Glucksmann, <>, lefigaro.fr
  2. Gilles Deleuze, <>, 1libertaire.free.fr