mercredi 24 novembre 2010

ZELICHE (Mohammed-Salah), L’écriture de Rachid Boudjedra. Poét(h)ique des deux rives Par Claire RIFFARD



ZELICHE (Mohammed-Salah),

L’écriture de Rachid Boudjedra. Poét(h)ique des deux rives

Par
Claire RIFFARD

L’ouvrage de Mohammed-Salah Zeliche se présente comme une analyse de l’écriture du romancier et essayiste algérien Rachid Boudjedra. En réalité, il s’agit davantage d’un parcours de réflexion et de confrontation avec une œuvre pétrie d’ambiguïté, qui se trouve ici convoquée pour mise à nu de ses mécanismes esthétiques et idéologiques. D’où le sous-titre de cette étude : Poét(h)ique des deux rives. M. Zeliche organise son questionnement autour de trois approches : psychanalytique, poétique/linguistique et politico-idéologique.

Dans la première partie, il choisit de remonter aux racines de l’écriture, en interrogeant les prises de positions de l’écrivain face à la société algérienne, prises de position fortement marquées par les clivages contemporains, Boudjedra se positionnant délibérément dans une logique binaire, du côté de la modernité face à la tradition vécue comme aliénante, ou bien du côté de l’écrit individuel face à une oralité anonyme. M. Zeliche montre la démarche de rupture identitaire de Boudjedra, qui fonde son identité publique sur l’obsession de la lutte contre l’oppression, et sa démarche d’écrivain sur une quête de justice. D’où une écriture de la violence, une esthétique de l’excès et de la contradiction suggérée dans l’étude par quelques exemples, mais essentiellement développée dans la deuxième partie, consacrée aux influences qui traversent les œuvres, et aux moyens artistiques mis en œuvre dans l’écriture.

Ce deuxième pan de l’étude recourt à l’intertexte célinien présent dans l’œuvre de Boudjedra, ainsi qu’aux échos des romans de Claude Simon et de Gabriel Garcia-Marquez, pour montrer comment Boudjedra s’approprie des formes à des fins idéologiques. L’analyse de la composante célinienne dans certains des romans de Boudjedra, notamment Le Démantèlement, est tout à fait symptomatique d’une écriture de la discordance, de la haine, où ‘’ discours et parole ne s’articulent pas‘’ et tordent la syntaxe, car ‘’ils visent à la discontinuité sur le fond comme sur la forme‘’ (p. 119). Quant à Claude Simon, il inspire le roman de Boudjedra, La Prise de Gibraltar, à travers les symboles utilisés (celui de l’arbre au premier chef, des couleurs et de la putrescence), mais aussi une écriture conçue comme continuum de la pensée, où description et action deviennent indissociables. On retrouve enfin chez Garcia-Marquez, dans le roman Les 1001 années de la nostalgie, pour son traitement des thèmes de la solitude, de la nostalgie et de la panne du temps.

Mais face à ces figures de référence, quelle identité de l’écriture ? Comment revenir à soi ? Le retour de Boudjedra par les mystiques arabes est une tentative pour libérer l’écriture de ses obsessions, en rétablissant un lien entre sources orientales et sources occidentales. Cependant, si la mystique soufie s’affranchit des dogmes, la subversion des signes opérée par Boudjedra reste de type idéologique. La dernière partie de l’ouvrage, plus proche de l’essai que du décryptage systématique, réfléchit sur le rapport de Boudjedra à sa société, à son histoire et à la langue d’écriture. M. Zeliche propose de lire le travail de Boudjedra comme une quête bipolaire condamnée à l’aporie, car ignorante du mouvement dialectique qui introduit un troisième terme.

Ce parcours de M. Zeliche dans l’œuvre de Boudjedra est riche d’une connaissance profonde de l’œuvre, mais aussi de l’univers mental dans lequel elle se construit, s’exprime et se fige. M. Zeliche sait avec une très grande justesse relever les contradictions d’une écriture excessive qui, voulant porter la subversion au cœur de sa société, se trouve parfois piégée dans de nouveaux systèmes d’allégeance.

Claire RIFFARD

Pour citer cet article :

Article publié par la revue Études Littéraires Africaines (Littérature berbère, dossier préparé par A. Bounfour et Salem Chaker, professeurs à l’Inalco, Centre de recherche berbère), n° 2006/21, pp. 85/86/87

Lire sur le même sujet :

Rachid Boudjedra, un auteur scandaleux ?, par Kasereka Kavwahirehi
Le commentaire de Max Vega-Ritter
Le commentaire de Eleonora Hotineanu, paru dans la revue Europe, avril 2006


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